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La « traque » des enfants sans famille

16-02-2004 Article, La Tribune de Genève, de Athur Grosjean

La guerre a provoqué l'exode de millions de personnes. Les délégués CICR aident des enfants à retrouver leur famille. Le pays restera truffé de mines pendant des décennies. Article paru le 16 février 2004 dans le quotidien suisse « La Tribune de Genève ».

  De retour d'Angola Arthur Grosjean  

La porte arrière de l'énorme Landcruiser blanche tout terrain s'ouvre. Sept enfants de 6 à 18 ans en descendent. Ils sont immédiatement embrassés par leur famille. « Obrigado ! Obrigado !» (merci, merci !) s'écrient l'oncle, la tante et les grands-parents en larmes devant une cinquantaine de voisins qui assistent à la scène. Nous sommes fin janvier dans un quartier populaire de Huambo, au centre de l'Angola. Une famille vient de retrouver ses proches dispersés par la guerre civile. Une réunion possible grâce au programme d'action des délégués du CICR dont nous avons suivi le travail sur le terrain pendant dix jours. L'histoire de la famille réunifiée Epalanga épouse le passé sanglant de ce pays gigantesque. Le père brigadier sert dans l'armée de Savimbi, le leader de l'Unita qui s'oppose au gouvernement du MPLA. La guerre entre les deux camps est sans merci. Et les populations civiles trinquent. Elles fuient par millions les combats. Dans cette tragédie, beaucoup d'Angolais perdent de vue leurs proches, quand ils ne les perdent pas tout court. C'est ce qui arrive à la famille Epalanga. La mère décède de maladie en 1998. Les enfants partent rejoindre leur père, qu'ils ne trouveront jamais et finiront leur périple à l'est dans un camp humanitaire en Zambie. Leur père sera tué avec Savimbi en février 2002. Fin de la guerre civile, début du retour des populations.

Là commence la galère. Car retrouver la famille d'un enfant dans ce pays, c'est souvent « chercher une aiguille dans une meule de foin » déclare Mila Negreiras, la survitaminée déléguée du CICR à Huambo. Voilà pourquoi l'institution suisse met le paquet et en a fait sa priorité pour 2004. Avec l'aide de la Croix-Rouge angolaise, elle se rend dans les villages avec les photos des enfants perdus. Elle édite aussi la Gazetta, une revue qui rassemble les noms de toutes les personnes qui cherchent un proche, région par région. Une troisième édition contenant près de 12 000 noms va bientôt sortir.

  Chance et flair  

Dans cette traque, il faut de la chance, de la persévérance et du flair. « Je vais parfois au marché discuter avec les gens pour connaître les mouvements de population », explique Domingos Castro, collaborateur local du CICR de Kuito. « Ma première réunion de famille était impressionnante » raconte une des responsables du secteur « recherche », la déléguée Kati Elovaara. « La mère, qui croyait sa fille morte, a accueilli sa fille sans un mot. Elle lui a lancé de l'eau et des cendres dessus pour s'assurer que ce n'était pas un fantôme. Après lui avoir ainsi redonné la vie, elle a laissé éclaté sa joie. »

  Une bouche à nourrir  

Retour à la famille Epalanga réunifiée qui nous invite dans leur maison à la tombée du jour. Nous prenons place à l'intérieur d'une pièce nue où sont disposées quelques chaises. Accueillir sept nouveaux enfants d'un coup, cela ne va-t-il pas les mettre dans l'embarras financier ? « Non », se récrient-ils. La question est presque inconvenante. La famille, c'est la famille. Et le salut d'un de ses membres ne dépend pas d'une question d'argent. Les enfants seront pris en charge par la famille élargie et seront placés selon les possibilités de chacun. Mais parfois, comme le confirme un délégué, cela ne se passe pas aussi bien. Soit la famille ne veut pas reprendre l'enfant pour des ra isons financières, soit la famille adoptive réclame un dédommagement pour avoir assuré la subsistance de l'enfant. Il arrive aussi que l'enfant ne veuille plus rentrer dans sa famille originelle. La priorité dans tous les cas pour le CICR est d'assurer le contact familial par le biais des messages Croix-Rouge. Dans un pays, où la poste ne marche pas, c'est souvent la seule façon pour les Angolais séparés de garder un lien. Comme cette femme de Kuito qui recevait avec émotion début février la lettre de son fils réfugié à Londres. En 2003, le CICR aura délivré près de 150 000 messages.

En Angola, le rôle du CICR a bien évolué. Au temps de la guerre, il parait au plus pressé en distribuant de la nourriture à des centaines de milliers de personnes. Se pose alors la question de fond: le CICR qu'on imaginait en pompier de l'humanitaire ne perd-il pas ses forces dans la réunion des familles, sachant que seuls 2,4% des gens sont finalement retrouvés ?: « C'est peu mais ça vaut la peine de s'engager pour cette cause », répond Simon Brooks, chef de la sous-délégation à Huambo. Et de souligner que sur les 1600 enfants non-accompagnés enregistrés depuis avril 2002, le CICR avait pu retrouver les parents et réunir 316 enfants (20%). Grâce à de multiples acteurs, 764 enfants au total ont retrouvé leur famille, soit près de un sur deux.

 
 
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