Afghanistan : les hôpitaux sont pris pour cibles et ce sont souvent les enfants qui paient le plus lourd tribut.

30 mai 2017
Afghanistan : les hôpitaux sont pris pour cibles et ce sont souvent les enfants qui paient le plus lourd tribut.
Afghanistan, Kandahar, Mirwais hospital, pediatric ward. A young patient is comforted by her mother. CC BY-NC-ND / ICRC

Ces deux dernières années, les talibans, les forces armées afghanes et d'autres groupes armés ont mené plus de 240 attaques contre des structures médicales, en violation des règles du droit international humanitaire. Ces attaques, au cours desquelles des hôpitaux et des dispensaires ont été endommagés ou détruits et d'innombrables professionnels de la santé blessés ou tués, contribuent à porter un coup fatal à un système de santé déjà exsangue.

Alors que le nombre de victimes de cette violence ne cesse d'augmenter, au même titre que les taux de malnutrition et de maladies diarrhéiques ou à prévention vaccinale, ce sont souvent les enfants qui paient le plus lourd tribut.

À ce titre, le récit de cet Afghan fait froid dans le dos. Son fils de 15 ans avait eu les deux pieds arrachés par une mine. L'unique centre de traumatologie de la ville de Kunduz ayant été détruit, l'adolescent n'avait pas pu se faire soigner sur place. Le père et le fils avaient alors dû se rendre à Kaboul, la capitale : un voyage en taxi de plus de 300 km. Quand le garçon avait enfin pu être pris en charge, il était trop tard.

« Il a fallu l'amputer des deux jambes, juste en-dessous de la taille : ses os avaient été broyés par l'explosion et les plaies s'étaient infectées, raconte le père. La première semaine, il a tenu bon, mais il est ensuite tombé dans le coma. Dix jours plus tard, il mourait à l'hôpital, emporté par une grave infection. »

Il y a aussi le cas de cette jeune fille de 15 ans souffrant de méningite, qui a mis une semaine avant de trouver un hôpital prêt à s'occuper d'elle. Là aussi, c'était trop tard : elle est morte peu de temps après avoir été prise en charge.

Dans un pays qui figure toujours parmi les plus dangereux au monde pour le personnel des organismes humanitaires, les hôpitaux et autres établissements médicaux sont désormais les champs de bataille d'un conflit où les professionnels de la santé se retrouvent en première ligne.

Ce ne sont là que deux des nombreuses histoires toutes plus tragiques les unes que les autres, qui m'ont été rapportées lors d'un voyage en Afghanistan, en novembre dernier, pour le compte de Watchlist on Children and Armed Conflict – en vue de la publication du rapport intitulé "Every Clinic is Now on the Frontline – The Impact on Children of Attacks on Health Care ".  À cette occasion, les gens que mes collègues et moi avons rencontrés(les enfants eux-mêmes, leurs parents, les personnels de santé ou encore les travailleurs humanitaires) n'ont cessé de nous expliquer à quel point l'accès à des soins de santé vitaux était rendu difficile, et combien d'enfants en mouraient. Dans un pays qui figure toujours parmi les plus dangereux au monde pour le personnel des organismes humanitaires, les hôpitaux et autres établissements médicaux sont désormais les champs de bataille d'un conflit où les professionnels de la santé se retrouvent en première ligne.

Loin d'être les lieux de guérison qu'ils devraient être, les hôpitaux et les dispensaires sont devenus les cibles de prédilection d'un conflit afghan qui gagne chaque jour davantage en intensité. « Les attaques sont si fréquentes, nous a confié un directeur de la santé, que la plupart du temps, on renonce tout simplement à en parler. » Ces derniers mois, des incidents se sont produits dans au moins 20 des 34 provinces que compte le pays, rendant l'accès aux soins difficile, si pas totalement impossible.

Il n'est pas rare que les belligérants forcent des structures médicales à fermer leurs portes, volent du matériel médical et des ambulances, menacent des personnels de santé, les arrêtent ou les tuent. L'un d'eux nous a raconté qu'il avait été pris à parti par des talibans lors d'une campagne de vaccination contre la polio. Ces derniers l'avaient averti que s'il continuait à vacciner, ils le tueraient. Il avait ensuite subi des menaces de la part de combattants de l'état islamique et avait fini par abandonner la tâche.

« J'ai constaté de mes propres yeux qu'un territoire grand comme un mouchoir de poche peut être contrôlé par plusieurs groupes à la fois : les talibans, les combattants de l'EI et le gouvernement. C'est ainsi que notre dispensaire s'était retrouvé pris en étau entre différentes factions. Alors, même si c'était mon job, je n'ai pas eu d'autre choix que de renoncer ; sinon, ils m'auraient tué, les talibans ou l'état islamique », se lamente-t-il.

Menaces et extorsions sont monnaie courante. En février 2015, un groupe d'hommes non identifiés ont abattu un agent communautaire qui participait à un programme de lutte contre la polio mené par l'UNICEF. En août 2016, c'était au tour d'un collaborateur d'une organisation non gouvernementale qui supervisait une campagne de vaccination contre la polio d'être enlevé par un groupe taliban.

Les conséquences de ces attaques systématiques contre les systèmes de soins et les professionnels de la santé sont très graves. (...), le nombre d'enfants qui en auraient été victimes a augmenté de 24 % entre 2015 et 2016.

Les conséquences de ces attaques systématiques contre les systèmes de soins et les professionnels de la santé sont très graves. Selon des chiffres avancés par la Mission d'assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA), le nombre d'enfants qui en auraient été victimes a augmenté de 24 % entre 2015 et 2016. Par ailleurs, aujourd'hui, plus d'un million d'enfants afghans souffrent de malnutrition aiguë, soit un accroissement de 40 % depuis janvier 2015, d'après l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). L'incidence des maladies contagieuses est elle aussi très élevée. L'OMS fait état de 169 épidémies de rougeole pour la seule année 2015, ce qui équivaut à une augmentation sans précédent de 141 % depuis 2014.

Face à cette situation, Watchlist on Children and Armed Conflictappelle toutes les parties à mettre au plus vite un terme à ces attaques. Même en temps de guerre, un minimum d'humanité doit prévaloir, ne serait-ce que pour permettre aux enfants malades ou blessés de recevoir les soins dont ils ont besoin.

Par Christine Monaghan
Chargée de recherches pour le réseau d'organisations non gouvernementales Watchlist on Children and Armed Conflict


Les articles publiés dans le bulletin d'information du projet « Les soins de santé en danger » n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la position du CICR.

 

« Les soins de santé en danger » est une initiative du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge qui vise à améliorer l'accès aux soins de santé et à rendre leur fourniture plus sûre dans les conflits armés et autres situations d'urgence. Son but est de promouvoir le respect des personnels de santé, des structures médicales et des moyens de transport sanitaire, ainsi que la mise en œuvre d'une série de recommandations et de mesures pratiques visant à protéger les services de santé et leur mission humanitaire. Elle bénéficie du soutien de nombreux partenaires – personnes et organisations – membres de la communauté d'intérêts réunie autour du projet « Les soins de santé en danger ».

Pour plus d'informations sur le projet « Les soins de santé en danger », vous pouvez :