Colombie : les victimes de la violence sexuelle réduites au silence

31 mai 2017
Colombie : les victimes de la violence sexuelle réduites au silence

Quand trois hommes armés l’ont agressée sous son propre toit, Isabel a dû étouffer ses cris, craignant pour la vie de ses enfants qui se trouvaient dans la pièce voisine. Elle ne sait pas combien de temps son calvaire a duré. Quelques semaines plus tard, enceinte, elle décide de fuir avec ses enfants à bout de bras. Elle n’est jamais retournée chez elle et n’a jamais parlé de ce qui s’est passé.

Cela faisait vingt ans qu’Isabel portait le fardeau du silence. Nul ne connaissait son secret. Il y a un an, après un nouveau déménagement lié à son activité de cheffe communautaire, elle a enfin décidé, en accord avec sa fille née du viol, de parler.

« Le pire, c’est la souffrance de ma fille. Elle s’imagine qu’elle ne vaut rien. Mais si moi, après toutes ces années, je n’arrive toujours pas à assumer, comment le pourrait-elle ? » explique Isabel. Elle a songé à se suicider, elle a tenté d’avorter, de supprimer cet enfant qu’elle n’avait pas désiré… Puis sa fille est née. « Je l’aime, c’est sûr, mais parfois, la regarder me fait terriblement souffrir. Cela me rappelle ce qui s’est passé. Je me demande toujours lequel de ces hommes est son père. »

La Colombie abrite un nombre incalculable d’« Isabel ». Son histoire est la même que celle d’énormément de femmes, de filles et de garçons qui ont été abusés physiquement et psychologiquement par les acteurs du conflit et de la violence armée qui ravagent la Colombie. Leurs cicatrices, leurs corps marqués, leur courage et leur capacité à affronter la vie font partie intégrante du paysage émotionnel du pays.

D’après les chiffres publiés par l’Unité des victimes (Unidad de las víctimas), quelque 17 100 femmes et filles ayant subi des atteintes à leur liberté et à leur intégrité sexuelle dans le cadre du conflit armé ont été recensées entre les années 1980 et le mois de décembre 2016. Le fait que les données relatives aux victimes de sexe masculin ou d’autres identités sexuelles soient peu nombreuses ne signifie pas que le phénomène ne les touche pas, mais qu’il est davantage passé sous silence les concernant.

Radiographie de la violence sexuelle en Colombie

L'État colombien a recensé quelque 19 000 victimes d'atteinte à leur liberté et à leur intégrité sexuelle dans le cadre du conflit et de la violence armée.
De nombreuses agressions restent passées sous silence en raison de la sous-estimation du nombre de victimes et de la crainte des représailles.

Source : Registro Único de Víctimas (fichier de victimes unique). Données au 1er janvier 2017.

Un échantillon d’une centaine de cas rassemblés par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Colombie entre 2014 et 2016 indique que plusieurs personnes ont été victimes de la violence sexuelle à plus d’une reprise dans leur vie. Dans 41 % des cas, l’agression a été commise par plus d’une personne, et les viols collectifs commis par trois à huit personnes sont fréquents.

Il n’est pas rare de rencontrer des victimes qui expliquent que leurs mères, leurs sœurs, leurs filles ou leurs grands-mères ont-elles-mêmes déjà été abusées. Il s’agit donc en quelque sorte d’un phénomène récurrent, qui peut toucher plusieurs générations au sein d’une même famille en raison du caractère prolongé du conflit et de la situation de violence.

Parmi les victimes qui sont entrées en contact avec le CICR, les femmes afro-colombiennes et les paysannes étaient les plus nombreuses (40 % et 35 % respectivement).

Différents facteurs concomitants expliquent cela. Le premier est le fait d’habiter en zone rurale, où l’État est peu présent. Le second facteur a trait au fait que ces territoires abritent des ressources pour le financement de la violence armée. L’intérêt des acteurs armés pour ces régions fait donc qu’ils exercent un contrôle renforcé sur la population. Souvent, la victime reste exposée à des représailles, ce qui la réduit au silence.

 Chaque cas est une urgence médicale

Le CICR a constaté que beaucoup de victimes ignorent que tout cas de violence sexuelle constitue une urgence médicale. C’est pour cette raison – mais aussi pour d’autres, telles que la peur ou la honte – que la plupart des personnes concernées et soutenues par le CICR ne se sont pas rendues à un centre de santé (moins de 72 heures) après les faits. 

Une victime sur cinq qui est entrée en contact avec le CICR entre 2014 et 2016 présentait une grossesse non désirée. Afin d’y mettre un terme, bon nombre de femmes ont recours à des pratiques dangereuses qui mettent en danger leur intégrité physique. L’absence de soutien psychosocial pendant la grossesse, conjuguée à la stigmatisation et à la discrimination que subissent ces femmes, rendent les enfants plus vulnérables et les exposent à l’abandon et à la maltraitance.

Dans certains cas, l’accès des victimes aux moyens de subsistance est entravé par la crainte de devoir se déplacer dans des zones dangereuses et d’être persécutées par les auteurs des agressions. C’est pourquoi le soutien qui leur est fourni ne doit pas être uniquement d’ordres psychologique et physique, mais également d’ordre économique. Cela permet aux victimes de commencer un nouveau projet de vie dans un environnement plus sûr.

Tendances préoccupantes selon le CICR

Le CICR a suivi de près 100 cas de victimes ayant reçu un soutien de sa part entre 2014 et 2016. Voici les tendances préoccupantes qui se dégagent de cette étude approfondie.

 

Source : échantillon de 100 victimes soutenues par le CICR, en coopération avec d'autres institutions, entre 2014 et 2016. Ces données ne traduisent pas une tendance nationale, car certaines victimes ont pu signaler plusieurs incidents.

Manque de garanties

La violence sexuelle est un phénomène dont le nombre de victimes est fortement sous-estimé. Le manque d’informations en la matière est lié à deux facteurs : d’une part, le faible nombre de plaintes dû à l’absence de cadre protecteur et confidentiel offrant des garanties suffisantes pour que les victimes osent partager leur expérience et solliciter de l’aide, et d’autre part, une forte impunité au niveau judiciaire.

Malgré les efforts déployés, la réponse humanitaire de l’État présente encore souvent des lacunes, et les victimes se retrouvent isolées, sans soutien de leur entourage immédiat – à qui elles ne se confient que rarement – ou des pouvoirs publics. Elles sont habitées par la peur, la culpabilité et la honte. Les blessures affectives sont parfois plus longues à se refermer que les blessures physiques. Le tabou qui entoure les agressions rend celles-ci « invisibles ».

Nous sommes fermement convaincus que la violence sexuelle dans le cadre des conflits armés et les autres situations de violence peut et doit s’arrêter. En apportant une réponse globale alliant prévention, protection et assistance, notre objectif est de veiller à satisfaire les besoins des victimes.

Le soutien psychologique qu’a reçu Isabel l’a aidée à surmonter en partie ce qui lui est arrivé. Elle a pardonné, dit-elle, mais n’a pas oublié. « J’ai encore les larmes aux yeux quand j’en parle. » Elle assure que dialoguer avec d’autres femmes ayant subi des violences similaires est une démarche salvatrice : « Je ne sortais plus de chez soi, j’étais terrorisée. Aujourd’hui, je me sens capable d’en parler et de soutenir d’autres femmes qui ont traversé la même épreuve. »

Des séquelles à long terme

Fulvia a été violée, frappée et menacée alors qu’elle était enceinte, ce qui n’a pas freiné son agresseur. « S’il te vient l’idée d’en parler, n’oublie pas que je sais où ta famille habite », sont les mots dont elle se souvient. Fulvia explique : « Les acteurs du conflit armé utilisent la violence sexuelle comme arme pour terroriser la population. Tous les groupes armés y recourent. »

Bien qu’elle soit spécialisée dans l’aide aux victimes, Carolina, psychologue à la Croix-Rouge colombienne à Buenaventura, dans le Valle del Cauca, n’est jamais indifférente aux récits comme celui de Fulvia. « Nous entendons tellement d’histoires que cela commence à m’affecter. C’est une réelle souffrance de voir la douleur, la violence et la peur qui touchent ces femmes et ces enfants », explique-t-elle.

La stratégie d’aide aux victimes de la violence sexuelle que nous mettons en œuvre en collaboration avec la Croix-Rouge colombienne va au-delà d’une prise en charge rapide dans le domaine des soins de santé. Elle comprend également la fourniture d’un soutien psychosocial, indépendamment du nombre d’années écoulées depuis l’agression.

« Nous rencontrons parfois des femmes engagées, combatives… mais leur souffrance reste tangible. Malgré le temps qui passe, à chaque fois qu’elles racontent leur histoire, la douleur et l’émotion sont toujours très vives », indique Caroline.

 Chanter pour guérir

Bogota. Les groupes de femmes de Afromupaz partagent leurs expériences, chantent et font de la musique. Photo : Isabel Ortigosa/CICR/CC BY-NC-ND

« La violence sexuelle est un sujet tellement embarrassant qu'il en devient tabou. Tout ce qui a trait au corps est si intime et personnel que les femmes se sentent coupables », explique María Eugenia Urrutia, fondatrice de l'association Afromupaz (Asociación de las Mujeres Afro por la Paz), qui rassemble des femmes afro-colombiennes en faveur de la paix.

À la suite d'une agression sexuelle, María Eugenia Urrutia a dû quitter le département du Choco, dont elle est originaire. Aujourd'hui, elle consacre son temps à aider d'autres victimes à travers des campagnes et des thérapies de groupe axées sur le chant et les traditions anciennes.

María Eugenia a elle-même eu du mal à surmonter sa propre expérience. Suite à son agression, elle a passé des jours entiers cloîtrée chez elle à pleurer, et elle a retiré ses enfants de l'école. Elle se souvient : « Puis un jour, j'ai commencé à chanter... à me rappeler les chants du Choco... Chanter en tenant mes enfants dans les bras a été un déclic. J'ai compris que le chant pouvait m'aider à guérir. »

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