Crise en Ukraine : incertitude des deux côtés de la ligne de contact

21 octobre 2016
Crise en Ukraine : incertitude des deux côtés de la ligne de contact
Tatiana se tient près du bureau du CICR où elle est venue parler de son frère Pasha, disparu au cours de l'automne 201

Les mères, les pères, les sœurs, les frères et les grands-parents des personnes disparues appartenant aux deux parties au conflit en Ukraine survivent difficilement dans une situation impossible, totalement intolérable.

Ils sont dans un état d'attente, ne sachant pas ce qu'il est advenu de leurs proches, vivant dans l'incertitude, sans possibilité de faire le deuil ou sans raison de cesser d'espérer envers et contre tout. Cette incertitude a un impact émotionnel, social et économique énorme sur les proches des disparus. Voici leurs témoignages :

Tatiana a deux frères. Pasha est le plus jeune. Lorsque Tatiana était enfant, en sa qualité de sœur aînée, elle s’occupait souvent des garçons. Une fois les garçons adultes, ils étaient toujours très proches les uns des autres. Tatiana dit que Pasha lui ressemble beaucoup - ils sont presque comme des jumeaux.

« Pasha était très gentil. Il était respecté par ses collègues. Il a même été invité à Kiev pour recevoir le prix du meilleur administrateur à son travail. Il aimait tellement ses deux petits garçons. Il faisait tout pour eux, il les adorait. Son fils aîné comprend la situation, mais le petit pleure constamment ... »

En plus de la disparition de son frère, Tatiana a perdu tragiquement son mari dont la voiture a heurté une mine.

Ce conflit a ruiné toute ma vie.

Les parents de Tatiana, âgés de 80 ans, la femme de Pasha et ses enfants, tous ont besoin de soutien. Tatiana a cherché son frère deux années durant, sans résultat à ce jour. « Il a juste disparu. Je suis allée dans toutes les morgues et dans toutes les prisons possibles - mais rien ... Il m’arrive d’être accablée, et j’ai l’impression que je vais craquer, je me sens éreintée.  Puis, je me dis -. Mais qui d'autre le cherchera si ce n’est pas moi ? Je n’abandonnerai pas mes recherches, je continuerai à chercher. Il ne reviendra pas tout seul comme par miracle.

Tatiana ignore le sort de Pasha. Elle a le droit de savoir.

Marina est assise dans l’appartement de son fils Ievgenii, disparu au cours de l'été 2014.

Marina vient rarement dans l'appartement vide d’Ievgenii. Elle a pris son chat à la maison. Il lui arrive de passer chez lui quand elle va travailler. Elle consacre tout son temps à la recherche de son fils.

J'ai beaucoup voyagé, j’ai visité des morgues et des hôpitaux.

«J’ai été partout. Une fois, j’ai reçu un coup de fil d'un hôpital d’une autre ville. On m'a dit qu'il y avait une personne dont la description correspondait à celle de mon fils. Je suis partie de très bonne heure et suis arrivée à la mi-journée. Mais ce n’était pas lui, Dieu merci, parce que cet homme était mort. Après cela, j’ai reçu de nombreux appels téléphoniques - des personnes ont essayé de me tromper et de m’extorquer de l'argent. Une fois, je suis allée à Kiev rencontrer des personnes qui m'ont assurée que mon fils s’y trouvait, mais une fois à Kiev, ils ont simplement pris sa photo et ont disparu, parce que je ne leur avais pas donné d'argent. »

Marina croit qu’Ievgenii est vivant et qu’on le retrouvera. « Je n’arrive pas à rester seule. J'ai enterré un de mes fils en 2010. Aujourd’hui, j'ai perdu mon second fils. Tout le monde me dit que cela n’a pas de sens de continuer à attendre. C’est ce qu’ils pensent ... On le retrouvera. Il est vivant. »

Marina ignore le sort de son fils. Elle a le droit de savoir.

Margarita et Iurii sont dans la cour arrière de leur maison. Margarita est assise sur une chaise à bascule et Iurii porte une montre, deux cadeaux de leur fils Zhenia, disparu au cours de l'été 2014.

Margarita et Iurii sont très fiers de leur fils et de ses cadeaux. « Cette montre sur mon poignet - Zhenia me l'a donné en 2010 », dit son père. » Elle marche toujours, je n'ai même pas changé la pile. Ce n’est peut-être pas une montre de marque, selon les bijoutiers... mais presque », ajoute Iurii, une expression russe qui signifie « c’est du pareil au même ».

Zhenia aura 30 ans cette année. Ses parents espèrent qu’ils pourront bientôt voir leur fils, le saluer, lui serrer la main. « Nous croyons qu'il est vivant. Comme tout le monde en Ukraine, nous avons des grands-mères qui prédisent l’avenir. Elles disent que Zhenia est en vie, attendez ...  Savez-vous qu’est-ce que cela fait quand on vous appelle papa ou maman? » demande Iurii.

Ce sentiment ne s’explique pas avec des mots. C’est ce qu’il y a de plus précieux. Et puis l'enfant disparaît, nous ne savons pas où il est. Deux années entières dans l’incertitude. Il n’y a rien de pire au monde que l'incertitude. Est-ce que vous comprenez comme c’est dur pour nous, parents ? Nous devons savoir ce qui est arrivé à notre fils. »

Margarita et lurii ignorent le sort de leur fils. Ils ont le droit de savoir.

Natalia tient une boîte représentant un modèle réduit de navire appartenant à son fils Sasha, disparu au cours du printemps 2014.

Natalia parle de lui avec admiration. Elle aimait beaucoup son fils, un enfant toujours serviable dès son enfance, et qui avait l’esprit constructif. « Sasha a rejoint le club de jeunes techniciens en cinquième classe, et est sorti premier dans différents concours. Il a fabriqué un sous-marin avec une télécommande, et voulait construire des avions et des hélicoptères », dit Natalia.

Natalia a un autre enfant, une fille, Olga. Son mari les a abandonnés et Natalia devait travailler à trois endroits quand les enfants étaient petits. « Le salaire de l'école était payé avec retard, je ne recevais pas de pension alimentaire, et je devais nourrir les enfants. Je les ai donc souvent laissés avec leur grand-mère ou seuls. C’est pourquoi, ils faisaient tout par eux-mêmes », explique Natalia.

« Mes enfants sont intelligents et ils s’entendent bien. Sasha a appris à tout faire tout seul. Même comme écolier, il savait tout faire - comment laver les vêtements et les sécher, comment les accrocher, comment repasser. Donc, chaque fois que je devais les quitter, j'étais toujours calme et confiante, sachant qu'il irait chercher sa sœur après ses cours de musique, faire les courses, réparer ce qu’il y avait à réparer. On pouvait tout lui demander, - Sasha sait tout faire. »

Natalia ignore le sort de son fils. Elle a droit de savoir.

Elena tient sa fille Maria dans ses bras. Le père de Maria a disparu au cours du printemps 2014.

Aleksandr a disparu alors qu’Elena était enceinte. Sa grossesse a été compliquée à cause de ce traumatisme et Maria ne pesait qu’1,4 kg à la naissance. Aujourd’hui, c’est une petite fille vive d’esprit et en bonne santé. Mais elle n'a jamais vu son père.

C’est trop dur pour Elena de parler de son mari.

La famille ignore le sort d’Aleksandr. Elle a le droit de savoir.

Anzhela est dans le jardin d'enfants où son fils, disparu durant l'été 2014, a fait ses premiers pas.

Vladimir avait 32 ans au moment de sa disparition. Qu'est-ce qui lui est arrivé ? Ses parents, Anzhela et Oleg, ne peuvent que le deviner.

Tant qu’ils ne l’ont pas retrouvé, ils trouvent un peu de réconfort auprès de leur petit-fils âgé de 7 ans, le fils de Vladimir. Ils jouent avec lui, ils l'emmènent à l'étang près de leur maison où Vladimir et sa femme avaient l'habitude d'aller chaque week-end. Vladimir est diplômé en gestion du marketing et travaillait pour une société internationale. Il était respecté et avait beaucoup d'amis avec lesquels il partageait sa passion pour les jeux informatiques.

« Je n’arrive pas à accepter qu'il ne soit plus là. Il voulait juste aider notre amie la plus proche, qui est aussi sa marraine, à retrouver son fils. Il ne voulait même pas y aller, mais nous voulions tous qu’il l’aide à aller là où elle aurait pu trouver des informations sur son fils. Leur disparition est juste inconcevable », dit sa mère, Anzhela.

Depuis la disparition de leur fils, Anzhela et Oleg sont constamment sur les médias sociaux à la recherche d'informations sur les personnes disparues, cherchant désespérément des nouvelles qui pourraient un peu les apaiser.

La famille ignore le sort de Vladimir. Elle a le droit de savoir.

Le père de ces garçons a disparu durant l'été 2014. Le fils aîné tient dans sa main un trophée de football appartenant à leur père Andrey.

Andrey et Oksana sont tombés amoureux lorsqu’ils étaient à l’école. Leur premier fils est né le jour du deuxième anniversaire de leur mariage. Et leur second fils est né peu après.

 « Andrey avait 5 ans de plus que moi. Il avait 39 ans quand il a disparu », dit Oksana. « Il conduisait une voiture lorsque j’ai pour la dernière fois entendu parler de lui. » Ensemble, avec la sœur d’Andrey et son mari, Oksana a essayé de chercher partout dans l’espoir de trouver des informations.

La famille d’Andrey est soutenue par sa sœur et son mari. Les enfants savent que leur père a disparu. Oksana ne leur a rien caché. Le fils aîné est un footballeur talentueux qui remporte souvent des médailles. Il sait que, une fois de retour, son père sera heureux d’apprendre que son fils joue si bien au football. Le plus jeune fils ne se souvient pas vraiment son père. IL est encore au jardin d’enfants, et aime dessiner. Ses dessins de la famille sont prêts pour le retour de son père.

Oksana et ses deux jeunes fils ignorent le sort d’Andrey. Ils ont le droit de savoir .

 

All photos: © ICRC / Brendan Hoffman

S'inscrire à la newsletter