Mali : les personnes handicapées face à de rudes épreuves

07 février 2018
Mali : les personnes handicapées face à de rudes épreuves
Ahmed Sah nous montre où sont moulées les prothèses au centre orthopédique de Gao. CC BY-NC-ND / CICR / C.McGoldrick

Les personnes handicapées comptent parmi les plus vulnérables au Mali. Les services de réadaptation physique adéquats sont rares, notamment à cause des difficultés engendrées par le conflit armé et l'insécurité croissante pour accéder aux soins de santé. Le personnel et les patients du centre orthopédique de la ville de Gao, soutenu par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), ont des défis à relever mais restent résolument tournés vers l'avenir.

Huit heures du matin. Le centre orthopédique de Gao (nord du Mali) ouvre à peine ses portes que déjà arrivent les premiers patients de la journée – certains en fauteuil roulant, d'autres en appui sur des béquilles.

Physiothérapeute assistant et seul agent de l'État travaillant dans ce centre soutenu par le CICR, Ahmed Sah est prêt à les recevoir. « Comme vous pouvez le constater, nous sommes plutôt débordés », explique-t-il derrière la montagne de dossiers qui s'accumulent sur son bureau. « Les orthoprothésistes et les physiothérapeutes qualifiés sont rares au Mali, surtout dans les zones de conflit comme ici, et les incitations à choisir cette voie peu nombreuses. Dans mon cas, les choses sont différentes, car j'ai une motivation personnelle », ajoute-t-il, expliquant qu'ayant contracté la polio enfant, il se sent très proche des difficultés auxquelles sont confrontées les personnes handicapées.

 

Ahmed Sah, le seul employé de l'Etat au centre régional d'appareillage orthopédique et de rééducation fonctionelle (CRAORF) de Gao. CC BY-NC-ND / CICR / C.McGoldrick

Ahmed n'est pas l'unique employé du centre. Orthoprothésiste au CICR, Oua Sangaré est venu prêter main forte, et les deux hommes travaillent ensemble.

La première patiente du jour – veuve et mère de six enfants – s'appelle Aichatou Seydou. Elle a perdu ses jambes alors qu'elle se trouvait dans un bus qui a roulé sur une mine terrestre, à proximité du village de Gossi, à 160 kilomètres au sud-ouest de Gao, en 2017. « J'ai encore beaucoup de mal à accepter ma situation, physiquement et mentalement, explique-t-elle. Je ne peux plus travailler, je ne peux pas subvenir aux besoins de ma famille. Je reste tout le temps assise, et ma sœur doit tout faire à ma place. »

Oua aide Aichatou à enfiler ses deux prothèses fabriquées sur mesure au centre et, très lentement, la patiente fait quelques pas hésitants en s'appuyant lourdement sur des béquilles. « Elle fait de réels progrès, indique Oua, mais cela peut être très long. »

 

Oua Sangaré, orthoprothésiste du CICR, aide Aichatou Seydou amputée des deux jambes, à enfiler ses prothèses fabriquées sur mesure au centre orthopédique de Gao. CC BY-NC-ND / CICR / C.McGoldrick

Pendant ce temps, Ahmed s'occupe d'un autre patient. Waiisou Alhassane, 22 ans, a lui aussi perdu une jambe dans l'explosion d'une mine ou d'un engin improvisé alors qu'il se trouvait dans un véhicule, également dans les environs de Gossi. Alhassane, qui exerçait auparavant la profession de tailleur, raconte que cela fait plus d'un an qu'il reste chez lui à ne rien faire. « La douleur est aussi bien physique que psychique, explique Ahmed. Et la guérison prend du temps. »

D'autres patients arrivent. Ils souffrent de différents handicaps physiques, allant de la paralysie cérébrale à la poliomyélite. Certains font des centaines de kilomètres pour se rendre au centre, comme cet homme venu de Mopti – une ville située à 600 kilomètres, dans le centre du pays. « Ces personnes comptent parmi les plus vulnérables de la société malienne, explique Oua. Souvent victimes de stigmatisation, elles doivent en plus surmonter d'innombrables épreuves pour recevoir les soins dont elles ont besoin. »

Le conflit armé qui a ravagé le Mali ainsi que la prise de contrôle des régions du nord par des groupes armés en 2012 ont pratiquement réduit à néant les services de santé déjà précaires. Cinq ans ont passé depuis le lancement de l'opération militaire menée par la France qui a permis de disperser les groupes armés se trouvant dans le nord. Pourtant le conflit continue de s'intensifier et de se propager. Alors que les besoins humanitaires ne font qu'augmenter, l'accès aux soins de santé et à d'autres services essentiels demeure extrêmement limité.

Le CICR soutient quatre centres orthopédiques – trois publics et un privé – au Mali : deux dans la capitale Bamako, un à Gao et un à Tombouctou. Toutefois, les besoins en réadaptation physique étant largement supérieurs aux capacités existantes, un nouveau centre devrait voir le jour à Mopti, stratégiquement située dans le centre du Mali, où aucune installation de cette nature n'existe encore

 

Prothèses et béquilles au centre orthopédique de Gao. CC BY-NC-ND / CICR / C.McGoldrick

Financé par le programme d'investissement à impact humanitaire (l'« obligation à impact humanitaire »), un mécanisme de financement novateur créé l'année dernière par le CICR, le centre devrait prendre en charge quelque 2 150 personnes handicapées par an, couvrant ainsi d'importants besoins dans le centre du Mali et au-delà. Le CICR construira et équipera le centre, formera du personnel et soutiendra des opérations pendant deux ans à partir de leur lancement, en janvier 2020. L'objectif est de renforcer les capacités des partenaires nationaux et régionaux qui, à terme, géreront le centre. Il s'agit d'assurer la pérennité de celui-ci ce qui, selon la responsable de projet de construction, Emilie Schmid, qui a conçu le centre, « illustre bien la nature de l'aide fournie par le CICR pour répondre aux besoins à long terme dans la zone, entre secours humanitaires et développement ».

Quant à Ahmed Sah, il ne nourrit pas seulement l'espoir de voir le nombre et la qualité des services destinés aux personnes handicapées augmenter au Mali. Il souhaite aussi que la population soit davantage sensibilisée à cette question. « Malheureusement, il arrive encore, dans notre pays, que des enfants nés avec un handicap soient traités comme des êtres maudits et abandonnés à la mort, explique-t-il. Plus une population comprend un phénomène, plus on peut espérer que de telles attitudes disparaissent. »