Ukraine : à la recherche des disparus

13 mai 2016
Ukraine : à la recherche des disparus
Gorlovka, région de Donetsk dans l’est de l’Ukraine. Jelena avec une photo de son père disparu. © Pieter-Jan De Pue

Les postes de contrôle font maintenant partie de la vie des habitants de la ville de Gorlovka, située sur la ligne de front dans l'est de l'Ukraine. Deux ans après le début d'un conflit qui a déchiré les familles et tracé une ligne quasiment infranchissable à travers la région, ce sont les seuls points de passage entre les deux côtés.

Gorlovka est entourée de postes de contrôle tenus par les militaires et il faut passer par là si l'on a besoin de papiers, si l'on veut s'inscrire à la sécurité sociale, rendre visite à de la famille ou simplement se procurer des articles de première nécessité que l'on ne trouve plus dans l'est du pays.

Les habitants de Gorlovka se sont habitués aux fouilles et aux contrôles d'identité à chaque poste de contrôle. Ils se sont aussi habitués à ce que cette procédure prenne beaucoup de temps, à faire la queue pendant des heures et parfois des jours pour passer de l'autre côté.

Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Au début du conflit, personne ne savait à quoi s'attendre à ces points de contrôle et les franchir était une entreprise à haut risque. Certains ne sont jamais revenus.

Vladimir Viktorovich Polegenkiy

Vladimir Viktorovich Polegenkiy est l'un de ceux qui ne sont jamais rentrés chez eux. Sa fille, Jelena, est bien décidée à découvrir ce qu'il lui est arrivé.

Gorlovka, région de Donetsk dans l'est de l'Ukraine. Jelena avec son fils dans les bras. © Pieter-Jan De Pue

« Mon père a disparu le 19 septembre 2014. Il se rendait avec un ami de Gorlovka dans l'ouest de l'Ukraine et devait passer par de nombreux postes de contrôle », dit Jelana. « Après avoir franchi le premier avec succès, il a appelé ma mère pour lui dire que tout se passait bien. Rétrospectivement, je me rends compte que c'est la dernière fois qu'il nous a parlé. »

Elle sait que son père a passé un autre coup de fil vers 11 heures du soir, non pas à sa famille mais à ses collègues de Kharkov, où il était censé passer la nuit. Il leur a dit qu'ils approchaient d'un poste de contrôle. Cependant, comme Jelena l'a découvert par la suite, son père n'est jamais parvenu à ce poste de contrôle.

« Alors que mon père attendait dans la queue, quatre hommes armés se sont approchés de sa voiture et l'ont emmené quelque part, lui et l'autre passager », explique Jelena. Elle croit que ce sont ces mêmes personnes qui ont appelé sa mère un jour plus tard pour lui dire qu'elle devait payer pour retrouver son mari.

« C'était un cauchemar », se souvient-elle. « Je me rappelle à quel point je me sentais impuissante en parlant au téléphone avec ma mère, incapable de lui apporter le moindre réconfort. » Jelena avait quitté Gorlovka au début du conflit parce que la ville était sur la ligne du front. Elle devait protéger son jeune enfant et sa famille.

« Ma mère est restée toute seule en ville. Ceux qui ont emmené mon père l'ont appelée une fois encore pour lui dire qu'ils emmenaient mon père combattre avec eux sur le front. Le plus angoissant, c'était que mon père, à 51 ans, puisse encore faire la guerre », se rappelle Jelena.

Les recherches

Jelena est une jeune femme déterminée. Elle déborde d'énergie. Ce n'est pas le genre de personne à attendre sans rien faire. Elle a pris la résolution de retrouver son père. Elle est allée partout et a interrogé tous ceux qui étaient susceptibles de l'aider. Elle a pris contact avec les forces armées, les hôpitaux, les morgues, et même avec l'organisation bénévole connue sous le nom de « Tulipe noire » qui aide à la recherche des lieux de sépulture et à l'exhumation mais, nulle part, elle n'a obtenu de réponse.

Gorlovka, région de Donetsk dans l'est de l'Ukraine. Jelena avec un exemplaire de demande de recherches du CICR sur lequel figurent des photos de son père disparu. © Pieter-Jan De Pue

Elle et son mari ont décidé de retourner à Gorlovka en octobre 2015 et de poursuivre les recherches. Elle a posté des photos de son père sur Internet dans l'espoir que quelqu'un l'ait vu quelque part ou ait des informations sur le lieu où il pourrait se trouver.

La proie des escrocs

Jelena a reçu une réponse mais ce n'était pas celle qu'elle espérait : « Quelqu'un a appelé pour réclamer immédiatement 3 000 dollars. Je devais payer la moitié tout de suite et la seconde moitié au retour de mon père ». Jelena s'est exécutée. « Bien sûr, c'était une arnaque », dit-elle. « J'avais entendu parler de gens dupés de cette manière. C'est humiliant de devoir endurer de telles choses juste au moment où l'on a le plus mal. »

Pendant ses recherches, Jelena a appris que le CICR pouvait l'aider à retrouver son père. Elle a donc transmis au CICR toutes les informations qui pouvaient lui être utiles.

Elle voulait faire connaître l'histoire de son père, la diffuser. Elle voulait qu'on la lise, que les gens voient des photos de lui.

Surtout, elle veut savoir ce qui est arrivé à son père.

Jelena n'est qu'une des nombreuses personnes dont des proches ont disparu.

Gorlovka, région de Donetsk dans l'est de l'Ukraine. Jelena lisant une histoire à son fils. © Pieter-Jan De Pue

Lisez l'histoire d'une autre famille de Gorlovka, les Ostrovski, qui ont aussi eu le malheur de voir disparaître l'un des leurs.

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