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Le Coran et les Conventions de Genève

14-12-2006 Article, La Tribune de Genève, de Jean-François Berger , Rédacteur en chef au CICR du magazine «Croix-Rouge Croissant-Rouge»

Cet article a paru dans la Tribune de Genève du 14 décembre 2006

Rien de tel que de déambuler dans les rues de Qom, à 150 km de Téhéran, pour mesurer l’influence de cette cité auprès des chiites. Ville de pèlerinage, Qom attire des milliers de fidèles d’Iran, d’Irak, du Pakistan et de l’Afghanistan, qui viennent se recueillir dans le mausolée de Hazrat Fatimah Ma’sumeh, la sœur de l’Imam Rezza, le huitième Imam des chiites. Jour et nuit, des voyageurs harassés parmi lesquels de nombreux malades et infirmes se pressent devant le sépulcre pour rendre grâce à Allah. Dans les salles attenantes parsemées de tapis persans, des hommes en turbans prient et commentent en petits groupes des passages du Coran selon un rituel qui s’inscrit dans la longue tradition de l’Islam. Car Qom est aussi une ville de recherches théologiques prestigieuse où plus de 30 000 étudiants analysent les textes fondamentaux et la loi islamique, la fameuse chari’a, qui signifie littéralement abreuvoir et chemin. 

C’est dans cette ville sainte du chiisme que s’est tenu la semaine dernière un colloque sans précédent en République islamique d’Iran réunissant plus de trois cents participants. Parmi eux, une majorité d’oulémas — des docteurs en loi islamique comprenant des ayatollahs et des représentants des centres et écoles coraniques — des universitaires ainsi que des experts du droit international humanitaire dépêchés par le CICR. Durant deux jours de travaux et de communications ponctués par les temps de prière, il a été question des relations entre l’Islam et le droit international humanitaire. Autour de ce thème plus que jamais d’actualité depuis un certain 11 septembre 2001, les participants ont échangé leurs points de vue sur la protection des victimes de conflits armés à travers le prisme des valeurs propres à l’Islam et à sa jurisprudence ainsi qu ’au regard du droit de Genève. Quel traitement le Coran, source première du droit islamique, prescrit-il pour les prisonniers de guerre, pour les blessés et les civils? Face à la notion de terrorisme, quels codes et quelles approches juridiques peuvent s’appliquer? Et où se situent les principales convergences entre la loi islamique et le droit international humanitaire? Ces sujets de préoccupation ont donné lieu à des réponses contrastées et imprégnées du poids de l’histoire et de la coutume qui ont fécondé la loi islamique depuis le VIe siècle, alors que comparativement, le droit humanitaire moderne et laïc vieux de cent cinquante ans fait figure de jeunet, surtout si l’on fait abstraction de ses racines judéo-chrétiennes. 

     
     
   
Depuis deux ans, le CICR a engagé un dialogue fertile avec les principaux acteurs et experts du monde arabe et musulman: avant la réunion de Qom, des rencontres de ce type ont eu lieu à Islamabad, à Aden, à Fez, à Dar es-Salaam ainsi qu’à Kaboul. A chaque fois, des positions communes fondées sur la tradition islamique et le droit international humanitaire ont été affirmées et rendues publiques, permettant ainsi d’identifier ce qu’il y a d’universel dans chacune de ces sources et qui sait, de faire pièce à la diabolisation de l’autre.       
           
En contrepoint aux références historiques, les débats se sont aussi référés à l’actualité de l’Irak et de l’Afghanistan — deux pays musulmans voisins de l’Iran — caractérisée par la présence d’Etats occidentaux et non-musulmans combattant contre des groupes musulmans. Dans ces deux conflits, les violences quotidiennes à l’encontre des civils témoignent de l’ampleur du fossé entre les normes juridiques et leur application. 

Mais au-delà de ce funeste constat, les participants qui s’exprimaient sous une bannière contenant des extraits du Coran et des Conventions de Genève sont parvenus à dégager une convergence majeure, à savoir que la loi islamique et le droit humanitaire s’appuient sur un fonds commun et présentent davantage de similarités que de différences: en résumé, ces deux doctrines s’accordent sur le caractère sacré de la vie, de la dignité humaine ainsi que sur la nécessité de faire preuve de compassion envers l’ennemi capturé. 

En soi, une telle conclusion n’est pas nouvelle. Par contre, ce qui est nouveau et bienvenu à l’heure où les relations entre le monde musulman et le monde occidental sont à vif, c’est d’arriver à s’écouter mutuellement dans un esprit de concertation à mille lieues du manichéisme et de ses clichés déformants.