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Le CICR en Libye et au Tchad : maintenir les liens familiaux au temps du conflit

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) n’a pas attendu 2011 et les crises qui ont suivi pour mener des activités humanitaires en Libye et dans les pays voisins – dans des circonstances parfois difficiles.
visit by the ICRC delegate in the 1990 for a Libyan family
Visite de suivi d’une déléguée du CICR auprès de la famille d’un prisonnier de guerre libyen dans les années 1990. Photo : CICR

L’un des épisodes les plus marquants de son engagement humanitaire de longue date dans cette région du monde est la guerre qui a opposé la Libye et le Tchad entre 1978 et 1987. Né d’un différend territorial, le conflit a donné lieu à de violents affrontements militaires et à une redéfinition des alliances régionales, dont les effets ont été terribles pour de nombreuses familles : séparation, incertitude, détention, blessures physiques, déplacement et, pour beaucoup d’entre elles, plusieurs années d’angoisse à se demander ce qui était arrivé à leurs êtres chers.

Durant cette guerre, le CICR a agi comme il a coutume de le faire : sans effets de manche et dans la discrétion, son travail consistant essentiellement à effectuer des visites sur le terrain, entretenir un dialogue confidentiel avec les autorités, traiter les demandes de recherche qui lui étaient soumises, échanger des messages manuscrits entre les membres de familles dispersées, assurer un suivi régulier des prisonniers de guerre et tenir leurs proches informés.

Les messages Croix-Rouge échangés par-delà les frontières ont permis de maintenir un lien certes fragile, mais vital. S’ils n’avaient pas le pouvoir de mettre un terme au conflit, ils répondaient néanmoins à un besoin profondément humain des familles affectées : celui de savoir que l’être cher dont elles étaient sans nouvelles était toujours en vie.

Des centaines de messages Croix-Rouge ont été délivrés chaque année pendant la durée du conflit, constituant souvent le seul contact effectif entre les détenus et leurs proches. 

Derrière les murs des prisons

Des délégués du CICR visitaient les personnes détenues par suite du conflit. Partout où ils obtenaient l’accès aux détenus, ils s’entretenaient avec eux en privé, évaluaient leurs conditions de détention, collectaient des informations et faisaient part de leurs préoccupations humanitaires aux autorités concernées en toute confidentialité.

En 1986, plus de 660 prisonniers de guerre ont été visités. Chacune de ces visites avait un même objectif, simple mais essentiel : contribuer à préserver la dignité humaine là où elle était le plus menacée.

Le rôle du CICR ne consistait pas uniquement à visiter les lieux de détention. Lorsque des détenus étaient libérés, l’institution aidait souvent à organiser leur rapatriement en toute sécurité, facilitait les contacts avec les familles et s’assurait que les personnes libérées étaient bien rentrées chez elles.

La neutralité : une méthode de travail privilégiée du CICR

Avant même que le conflit ne s’intensifie, les fondements nécessaires à l’instauration d’un dialogue humanitaire étaient en cours d’établissement.

L’adhésion de la Libye aux Protocoles additionnels de 1977 aux Conventions de Genève a constitué une étape importante de cet engagement plus large en faveur du droit international humanitaire. En 1979, un séminaire sur les règles de la guerre et la protection des civils a été organisé par le Croissant-Rouge libyen à Tripoli, réunissant des praticiens et des décideurs.

En 1980, le président du CICR de l’époque, Alexandre Hay, s’est rendu à Tripoli pour y rencontrer de hauts responsables libyens. Ces discussions ont contribué au maintien d’un canal de communication avec les autorités sur les questions humanitaires, indispensable pour accéder aux personnes touchées par le conflit.

Cette même année, la Libye a versé une première contribution au CICR, qui comportait un don important en faveur de l’action humanitaire que menait alors l’institution par-delà les frontières du pays.

Visit of a Libyan delegation to the International Committee of the Red Cross, presenting a cheque for the donation.
Photo : CICR
Photo : CICR

Visite d’une délégation libyenne auprès du CICR pour la remise du chèque de donation.

Sabha : un centre logistique humanitaire au milieu du désert

En 1983, un nouveau projet humanitaire essentiel voyait le jour dans le sud de la Libye.

Avec l’accord des autorités, le CICR a établi un centre logistique à Sabha, à partir duquel l’aide humanitaire (fournitures médicales, secours d’urgence et autres biens essentiels) serait acheminée en direction du nord du Tchad, à l’intention des communautés touchées par le conflit.

L’emplacement du centre n’a pas été choisi au hasard. Depuis la ville de Sabha, le CICR pourrait intervenir dans des régions jusqu’alors difficiles à atteindre et porter secours aux personnes qui n’avaient plus accès aux hôpitaux, aux marchés et aux services essentiels.

Grâce à ce nouveau centre logistique, les victimes de cette guerre oubliées des médias allaient enfin recevoir l’aide dont elles avaient urgemment besoin.

Medical evacuation of seriously wounded patients by Piper Aztec aircraft to the central hospital in N'Djamena from Sabha
Photo : CICR
Photo : CICR

Évacuation par avion (Piper Aztec) de blessés graves depuis Sabha vers l’hôpital central de N’Djamena.

La confidentialité : une approche alliant rigueur et discrétion

Tout au long du conflit, le CICR s’est appuyé sur l’une de ses principales méthodes de travail : la confidentialité.

En règle générale, toute préoccupation relative au traitement des détenus était discutée en privé et non publiquement. Cette discrétion n’était ni un signe d’indifférence, ni une volonté de passer sous silence les violations du droit, mais un choix délibéré au service d’un triple objectif : préserver l’accès, maintenir le dialogue avec toutes les parties, et discuter des sujets délicats directement avec les personnes responsables.

Cette approche n’était pas en soi une garantie de succès. Le CICR a dû redoubler de patience, de persévérance et de persuasion pour gagner la confiance des autorités et maintenir le dialogue y compris quand les choses avançaient trop lentement ou trop peu. 

Son message était toujours le même : tous les détenus doivent être traités avec humanité, les familles ont le droit de savoir ce qui est arrivé à leurs proches, et les règles de la guerre demeurent applicables même dans les circonstances les plus difficiles.

An ICRC delegate verifies the reintegration conditions of former prisoners of war through private, one-on-one interviews conducted without witnesses.
Photo : CICR
Photo : CICR

Une déléguée du CICR vérifie les conditions de réintégration d’un ancien prisonnier de guerre dans le cadre d’un entretien individuel sans témoin.

Un accès parfois restreint

L’action du CICR n’a pas toujours abouti aux résultats espérés.

Malgré ses efforts répétés, l’institution s’est parfois vu refuser l’accès aux prisonniers libyens encore détenus au Tchad après la cessation des hostilités actives. Dans certains cas, le nombre d’entretiens sans témoin a été limité et des détenus ont été transférés en dehors de toute supervision du CICR.

Ces restrictions ont eu des conséquences. Faute de bénéficier d’un accès total, le CICR n’a pas toujours pu mener ses activités conformément à ses procédures de travail habituelles, ni fournir le même niveau de protection et de suivi aux détenus et à leurs familles.

Face à ces déconvenues, le CICR n’a néanmoins jamais baissé les bras. Il est demeuré ouvert au dialogue et a continué à faire part de ses préoccupations humanitaires aux autorités concernées.

La persévérance est un aspect essentiel du travail humanitaire, lequel consiste non seulement à obtenir des résultats immédiats, mais aussi à poursuivre sans relâche le dialogue en cas de restrictions, problèmes ou dénis d’accès. 

Un engagement aux effets durables

Si le conflit qui a opposé la Libye et le Tchad ne constitue pas le fondement de la relation du CICR avec ces deux pays ou l’ensemble de la région, il s’inscrit néanmoins dans la longue histoire de l’engagement humanitaire de l’institution dans cette partie du monde. 

Durant le conflit, des canaux de communication ont été établis, une coopération opérationnelle a été mise en place, et des sujets sensibles ont été abordés : les conditions de détention, les contacts des détenus avec leurs familles, les modalités de rapatriement, les évacuations médicales, ou encore le respect du droit international humanitaire.

Le travail mené par le CICR pendant ces années de guerre a aussi mis en lumière l’importance d’agir par-delà les frontières, de maintenir le contact avec toutes les parties et de toujours placer les personnes au centre de l’action humanitaire, même lorsque le contexte politique et militaire est complexe. 

Bien avant 2011 et les crises qui ont suivi, le CICR menait déjà avec discrétion et constance des activités humanitaires en Libye et dans l’ensemble de la région, qui continuent aujourd’hui encore de servir son action.

Le saviez-vous…

Le droit international humanitaire protège les personnes privées de leur liberté

Même dans un contexte de guerre, les personnes détenues doivent être traitées avec humanité et leur dignité doit être respectée. Pour assurer leur protection, le droit international humanitaire énonce des règles claires couvrant leur traitement, leurs conditions de détention et le contact avec leurs proches. Le CICR visite les personnes détenues pour veiller au respect de ces règles. Lors des visites, ses délégués s’entretiennent avec elles en privé, évaluent leurs conditions de détention et font part de leurs recommandations aux autorités, à titre confidentiel. Notre objectif est simple : garantir le respect de l’humanité en tous lieux.