1948, face au massacre de Deir Yassin

17-10-2013 Article

En 1948, le chef de la délégation du CICR en Palestine, Jacques de Reynier, intervient pour sauver des blessés du village martyr de Deir Yassin, où les extrémistes juifs de l’Irgoun ont massacré des dizaines de civils. Cet épisode sanglant deviendra l’un des symboles de la Nakba, la «catastrophe», pour les Arabes, avec l’exode de plus 700 000 d’entre eux. Cet article est paru le 10 août 2013 dans le quotidien suisse « le Temps » et fait partie d'une série consacrée aux acteurs de terrain du CICR à l’occasion de son 150e anniversaire.


Ramleh. Transfert de civils. En attendant l’arrivée du convoi, 1948. ©CICR

A l’image de la Suisse, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) est ébranlé au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. Les vainqueurs veulent que ce petit pays et son institution humanitaire emblématique, retranchés derrière la neutralité durant tout le conflit, rendent des comptes sur les compromissions avec l’ennemi et le silence face au sort des victimes civiles. Au bord de la faillite, luttant pour sa survie au sein du mouvement de la Croix-Rouge, le Comité de Genève va trouver l’occasion de redonner un sens à sa mission dans la guerre civile qui éclate entre Arabes et Juifs.

Dès le vote par l’ONU, en novembre 1947, de la création de deux Etats en Palestine, l’un pour les Arabes, l’autre pour les Juifs, les hostilités sont déclenchées. La partie arabe refuse toute idée de cession de territoire au mouvement sioniste. Côté juif, on approuve ce découpage qui est l’aboutissement d’un demi-siècle de lutte avec l’espoir du retrait le plus rapide pos­sible de la puissance mandataire britannique. Face à l’imbroglio qui se met en place, les trois parties sollicitent le CICR comme intermédiaire neutre afin de faire appliquer les Conventions de Genève. En mars 1948, le Comité accepte d’intervenir bien que l’on ne soit pas en présence d’un conflit armé entre deux Etats.

Un an plus tôt, le CICR s’était quelque peu racheté aux yeux des organisations juives en soulageant, par son intervention médicale, les souffrances des 4500 immigrants en provenance d’Europe embarqués à bord du navire Exodus 47, qui fut arraisonné aux larges des côtes palestiniennes par des destroyers britanniques et renvoyé en Allemagne. 
 

Jacques de Reynier, un délégué arabisant, est à la manœuvre depuis Jérusalem pour organiser la venue de Genève de huit collègues, dont trois médecins, et dix infirmières. Le 10 avril 1948, le Haut Comité arabe, l’autorité des Arabes de Palestine, le prie de venir en aide aux blessés et d’évacuer les morts de Deir Yassin, village musulman aux portes de Jérusalem, où un massacre a été perpétré la veille. Il s’y rend le dimanche 11 avril. Dans le rapport qu’il rédige deux jours plus tard (lire ci-dessous), il cite le chiffre de 200 morts, une évaluation faite par le commandant des troupes juives qui ont procédé à l’assaut. Jacques de Reynier sera le seul témoin extérieur d’un épisode qui va s’imposer dans la mémoire palestinienne comme le symbole de la Nakba, la «catastrophe», à savoir la défaite militaire face à l’armée juive et l’exode massif – entre 700 000 et 800 000 personnes – qui s’ensuivit.

Les historiens se disputent encore sur le nombre exact de morts – de 110 à 130 – et, parmi eux, le pourcentage de civils et de combattants. Ce qui est certain, c’est qu’au moment des faits, les deux camps vont chercher à exagérer l’ampleur de l’attaque. Les Juifs, pour créer un choc psychologique chez l’ennemi et précipiter la fuite des populations des territoires qu’ils revendiquent. Les Arabes, pour sensibiliser le reste du monde à leur situation. Deir Yassin s’inscrit à un tournant. Après des mois de retraite face à l’offensive arabe, les troupes juives parviennent à reprendre l’initiative. Elles vont désormais aller de victoire en victoire jusqu’à la déclaration d’indépendance et sa reconnaissance internationale, en mai 1949.

Deir Yassin ne semble pourtant pas avoir été une cible stratégique. Son attaque est plutôt le résultat d’une surenchère entre l’armée juive, la Haganah, et l’Irgoun, une organisation extrémiste dont était membre le futur premier ministre Menahem Begin. ­Jacques de Reynier proteste contre cette violation du droit humanitaire auprès de l’Agence juive. Consciente d’un dérapage, celle-ci regrette tout en se disculpant. Les Arabes se vengeront en attaquant un convoi médical et en massacrant à leur tour de nombreux civils.

Durant un an et demi en Terre sainte, l’action du CICR auprès des blessés et des déplacés se révélera efficace. «Avec le conflit en Palestine, le CICR a fait la démonstration de l’utilité de son rôle d’intermédiaire neutre et de son efficacité comme «bras opérationnel» de la Croix-Rouge internationale en temps de guerre», écrit Catherine Rey-Schyrr. Il faudra toutefois encore quelques années pour que l’organisation genevoise rétablisse entièrement sa réputation.