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Pakistan : un lit pour la nuit

15-06-2009 Éclairage

Le CICR et le Croissant-Rouge du Pakistan ont installé un camp à Swabi, dans la province de la Frontière du Nord-Ouest (NWFP), qui accueille jusqu’à 35 000 personnes fuyant les combats. Celles-ci ne sont qu'une fraction du nombre total de personnes déplacées dans la région, qui sont estimées actuellement à plus de deux millions, selon les chiffres officiels. Leurs récits donnent une idée du phénomène dans son ensemble.

     
    ©ICRC/K. Kiviat      
   
Le camp pour personnes déplacées de Shah Mansoor, à Swabi.      
           

       
    ©ICRC/S. Mahmood      
   
Construction de latrines dans le camp de Shah Mansoor.      
           

       
    ©ICRC/S. Mahmood      
   
Hassan, trois ans, trouve le moyen d’échapper à la chaleur accablante.      
           

       
    ©ICRC/S. Mahmood      
   
Un médecin soigne des compagnons d’infortune, au poste de soins de santé primaires du camp.      
           

Au loin, des rangées de tentes bien alignées brillent sous un soleil de plomb. Aucun nuage n’atténue la chaleur brûlante. Dans les environs de Swabi, le sol est aride et poussiéreux, mais pour les gens qui ont dû abandonner leur maison dans la région verte et fraîche du nord-ouest, le camp est une lueur d’espoir.

« Lorsque nous avons aperçu le croissant et la croix, nous avons su que l'aide était à portée de main », se rappellent Hamid, Zakia et Ilyas. « Nous avions déjà vu ces symboles avant, mais ils n’avaient jamais eu une telle signification pour nous ».

Pour certains, le déplacement est lié à la perte de leurs enfants, égarés pendant la fuite. Les yeux d’Ilyas se voilent lorsqu’il songe à la panique qu'il a éprouvée.

« À mi-chemin entre mon village et Swabi, au milieu de la nuit, ma femme s’est réveillée dans le camion et s’est mise à crier. Nous ne retrouvions pas notre fille. Nous étions partis dans la confusion. C’était le soir. Il y avait des tirs et il faisait nuit noire. J’ai fait monter tout le monde dans le camion le plus rapidement possible » explique-t-il sur un ton défensif. «En entendant ces cris, Azzam, notre chauffeur, a sauté sur les freins, faisant crisser les pneus. Il est venu en courant à l'arrière du camion. Les yeux écarquillés par la peur, il a hurlé : " C’est une bombe ? " . Nous avons répondu : " Non, c’est notre enfant de cinq ans " . " Est-ce une fille ? Un enfant dort par terre, devant le siège passager, est-ce votre fille? " J’ai sauté du camion pour courir à l’avant. Oui, c’était ma chère Humaira. »

Ilyas ajoute : « Maintenant, Azzam est comme un frère pour moi. Il nou s a sauvé la vie. Mais il n’a pas eu autant de chance que nous. On ne retrouve aucune trace de son fils adolescent ». Il continue, les yeux pleins de tristesse : « C’est la volonté de Dieu. Si nous n’avions pas retrouvé Humaira dans le camion, nous l'aurions retrouvée d'une autre façon. J'ai vu vos collaborateurs poser des questions à des gens et essayer de retrouver des personnes qui ont disparu. C'est un bon travail. Je vais dire à Azzam de s'adresser à vous ».

C’est ce qu’a fait Azzam. Il a pris contact avec les équipes du CICR qui s’emploient, dans les camps pour personnes déplacées, à rechercher les proches disparus lors des combats ou les jours suivants. Cette activité est dictée par le droit international humanitaire qui prévoit que les familles dispersées par un conflit doivent être regroupées le plus rapidement possible.

Heureusement, le camp n'est pas qu'un lieu de désolation; des enfants y naissent également. Charbagh se trouve dans le district de Swat, à quelque 300 km de Swabi. Enceinte de neuf mois, Zakia a fait ce long trajet pour aller accoucher au camp de Shah Mansoor. Sayid Wahid, grand-père paternel très fier, porte avec précaution son petit-fils Sahil qui vient de naître. « Son nom signifie le rivage », déclare Zakia. C’est un moment de bonheur, mais incomplet. Le mari de Zakia n'a pas pu venir. « Il a dû s'occuper des récoltes », explique-t-elle. « Sinon, nous n’aurions pas de revenus. Nous n’avons plus de nouvelles de sa part depuis notre départ. Nous espérons que la Croix-Rouge nous aidera ».

Un éclat de rire efface les larmes qui assombrissaient les yeux de Zakia, lorsque sa sœur attrape son fils de trois ans, Hassan, et l’emmène prendre un bain après une séance de lutte imprévue dans la boue avec son cousin. La fourniture d’eau potable et d’installations sanitaires était l’un des objectifs principaux du CICR et du Croissant-Rouge du Pakistan. Ce sont deux éléme nts essentiels si l'on veut éviter les maladies. Les équipes ont été très méticuleuses dans l'entretien du point d’eau ; elles ont réussi dans leur tâche et sont très appréciées, comme le confirmerait certainement le petit Hassan. Une fois sous le jet d’eau, il refuse de bouger ou de partager sa douche fraîche avec quiconque. Les autres habitants du camp rigolent lorsque la sœur de Zakia l'éloigne en lui promettant un bonbon s’il mange son repas. « Il fait tellement chaud qu’il ne mange rien, dit-elle. Il veut seulement jouer sous les robinets ». Une autre mère essaie d'entraîner son fils loin de l’eau courante. « Viens avec moi, ou je vais téléphoner à ton père et il sera très fâché lorsqu’il te verra », le menace-t-elle. Mais son visage trahit son inquiétude, car elle ne sait pas si elle le reverra un jour.

Le sentiment de perte est omniprésent dans le camp, mais parallèlement, la volonté de résister est tout aussi palpable. « J’envoie mes aînés à l'école locale, déclare Zakia. Je ne veux pas qu'ils deviennent paresseux et qu'ils oublient tout. Vous savez comment sont les enfants » dit-elle en riant. L’école n’est qu’un des nombreux projets réalisés par les comités du camp, qui sont composés uniquement de personnes déplacées. Il y a toutes sortes de comités, qui s’occupent de questions telles que l’assainissement, la gestion de la crise, la nourriture et la discipline.

« La Croix-Rouge met en place des cuisines communautaires pour que nous puissions préparer notre nourriture nous-mêmes. C’est très agréable » explique Zakia. « Je n'aimais pas beaucoup leur façon de cuisiner. Maintenant, ils vont nous donner les produits et nous pourrons les apprêter comme nos familles les aiment. »

Zakia salue un membre d’un comité. « C'est son mari qui a attrapé le voleur avant-hier; il fait partie du comité de discipline. C'est important que nous puissions tous nous sentir en sécurité ici. Je crois que nous recréons un sentiment de communauté ».

Ce sont des étrangers dont le camp a fait des voisins. La seule chose qu'ils ont en commun, c'est le fait d'avoir perdu leur foyer, et parfois, leurs proches.

« Mon père a été atteint par une balle, raconte Hamid. Tout d'abord, je n’ai pas compris ce qui se passait. Il est simplement tombé. Il est mort avant que je me rende compte de quoi que ce soit. Maintenant, je suis l’homme de la famille. Je dois prendre soin de ma mère, de mon frère et de mes sœurs. »

Nous lui demandons : « Combien de frères et de sœurs as-tu, Hamid, et quel âge as-tu? »

« Dix ».

« Dix ans, ou dix frères et sœurs ? »

« Les deux ».