Pakistan : les eaux se retirent mais des tueurs embusqués guettent

19-08-2010 Éclairage

Les mines et les engins non explosés emportés par les flots présentent un risque réel et menacent à présent les habitants de zones auparavant non contaminées. Jessica Barry nous en dit plus sur la situation.

Un jour de début août, Khawaga Bibi, âgée de 60 ans, est sortie comme d'habitude avec les autres femmes de son village chercher du bois dans les forêts et les champs voisins. La région où elle vit a été durement frappée par les inondations, mais les eaux se sont retirées, laissant derrière elles une boue épaisse et des débris à l'endroit où les villageoises allaient chaque jour collecter des bûches. En se baissant pour en ramasser une, Mme Khawaga marcha sur une mine. L'explosion lui arracha la jambe droite jusqu'au genou et la blessa à l'épaule et au bras.

Lorsque les autres villageois entendirent la détonation, ils attrapèrent un brancard et se précipitèrent pour voir ce qui s'était passé. Ils trouvèrent Khawaga Bibi allongée sur le sol, entourée par les autres femmes, dont certaines étaient elles aussi blessées, mais seulement légèrement.

Les habitants transportèrent Mme Khawaga de toute urgence vers l'hôpital le plus proche, à Dera Ismail Khan. Vu son état, elle fut rapidement transférée à l’Hôpital chirurgical pour les blessés par armes géré par le CICR à Peshawar, où elle se trouve toujours.

     
    ©ICRC/ J. Barry        
   
Khawaga Bibi a marché sur une mine alors qu'elle ramassait du bois aux abords de son village, près de Dera Ismail Khan. L'engin avait été déposé là par les inondations.      
         

Par ailleurs, il a été confirmé qu'à la suite des inondations, des mines ont fait trois victimes dans la région de Dera Ismail Khan et une autre dans la partie du Cachemire administrée par le Pakistan. Toutes ont été blessées par des munitions ou des mines qui se trouvaient dans des zones touchées par les combats et ont été charriées par les pluies ces derniers jours.

Din Bibi, l'une des quatre filles de Khawaga Bibi, a accompagné sa mère à Peshawar et indiqué que sa famille n’était pas consciente des risques. « Nous savions qu'il y avait des mines dans les collines au-dessus du village, parce que des vaches et des ânes ont été blessés ou tués là-haut. Mais jusqu'à ce jour, nous n'avions jamais trouvé de mine dans la vallée », précise-t-elle tout en bavardant avec un groupe de femmes dans l'enceinte de l'hôpital.

  Les mines ne choisissent pas leurs cibles  

Les mines et les restes explosifs de guerre tuent sans discrimination. Ils ne choisissent pas leurs cibles et peuvent frapper les moins prudents même longtemps après la fin des combats. Les trois autres victimes de mines déplacées par les inondations à Dera Ismail Khan étaient toutes des enfants.

Comme les flots déposent des mines dans des zones autrefois épargnées par ce type de menaces, il est urgent de prévenir les habitants des risques encourus et de les conseiller sur la conduite à adopter s'ils repèrent un objet suspect sur le sol.

Le CICR mène un programme de sensibilisation aux dangers des mines au Pakistan depuis juin 2009. Face à la situation actuelle, l'institution renforce ses activités de sensibilisation au moyen de messages radio afin de promouvoir des comportements sans risque. Elle élabore aussi un prospectus sur la question qui sera remis aux bénéficiaires pendant les distributions de secours.

« Nos préoccupations et nos appréhensions sont fondées sur l'expérience amère de situations similaires dans d'autres pays », précise Luiza Khazhgerieva, une spécialiste de la sensibilisation aux dangers des mines employée par le CICR et basée à Islamabad.

  Attirer l'attention sur les dangers des mines  

L’Hôpital chirurgical du CICR pour les blessés par armes n'a pas attendu les inondations pour voir arriver des victimes de mines, souvent dans un état catastrophique après avec voyagé des heures, voire des jours, sur des terrains accidentés en provenance de régions reculées. Trente-huit victimes de mines ont été admise s à l'hôpital depuis le début de l'année.

     
    ©ICRC/ J. Barry      
   
Irfan, 14 ans, a perdu deux doigts après avoir ramassé un morceau de munition qui a explosé dans sa main.      
         

L'une d'entre elles, un jeune garçon de 14 ans, prénommé Irfan, vêtu d'un pyjama bleu à motifs, est assis sur son lit, la mine plutôt dépitée, le bras immobilisé par une épaisse écharpe de coton blanc. Son père, debout près de lui, garde le silence. Irfan a été blessé par un engin non explosé qui lui a coûté deux de ses doigts et des lésions à la jambe et à l'aine.

D'après son père, Irfan jouait près d'un grand cimetière en rentrant de l'école quand il a vu sur le sol un objet brillant qu'il n'arrivait pas à identifier. Il l'a ramassé et l'engin a explosé dans sa main.

Lorsqu'on lui demande s'il était conscient des risques que ce geste lui faisait courir, Irfan répond : « Il y avait des aff iches à l'école pour nous mettre en garde contre les mines, mais je n'y avais jamais vraiment fait attention ».

L'oncle d'Irfan est policier, c'est lui qui s'est rendu sur place pour récupérer le garçon blessé, sans savoir qu'il s'agissait de son neveu. Irfan a été conduit à l'hôpital local, où il a reçu les premiers secours, puis il a été transféré à l'hôpital du CICR à Peshawar.

« Moi non plus je ne savais pas que c'était mon fils qui avait été blessé, je ne l'ai appris que bien plus tard », se remémore le père d'Irfan. Il ouvre un tiroir de la table de chevet de son fils et en sort un petit sachet en plastique pour le montrer aux visiteurs. À l'intérieur se trouve un morceau de métal déchiqueté de dix centimètres de long que les chirurgiens ont retiré du corps du garçon.

Des documents de sensibilisation aux dangers des mines sont actuellement en cours d'élaboration. Ils donneront des informations et des conseils et avertiront la population sur le risque que des mines et d'autres engins explosifs dangereux emportés par le courant se retrouvent sur les rives des fleuves, dans les eaux stagnantes et dans les champs.

Les messages radio sont simples et font appel au bon sens, mais ils ne peuvent sauver des vies que si ceux qui les entendent les gravent dans leur mémoire. « Ne vous approchez pas des objets suspects et n'y touchez jamais », conseille le premier. « N'examinez pas d'objets inconnus inutilement », intime le deuxième. Enfin, le troisième message dit : « Signalez tout objet suspect aux autorités ».

Autant de conseils que les habitants du village de Mme Khawaga doivent sans aucun doute garder à l'esprit, et qui devraient leur être rappelés régulièrement. « Peut-être que les eaux ont emporté les mines plus loin et, qu’à présent, notre zone est de nouveau sans risque », espère Din Bibi. Sans doute ne devrait-elle pas en être si sûre.