“ Ils se sont occupés de Brigitte alors que personne d’autre ne le faisait... ”

01-12-2005 Éclairage

Jakob Larsen, un employé du CICR, a rencontré Charlotte, une éducatrice en matière de VIH/SIDA formée par le CICR pour faire de la prévention auprès de la population carcérale du Rwanda.

     

    © CICR/Marco Longari/RW-N-00189-02H      
   
    Kigali, prison centrale. Visite avec une détenue malade. 
         

L’Ingando, camp de solidarité pour anciens détenus, est installé dans les locaux d’une école secondaire désaffectée de Kicukiro, un des quartiers les plus ruraux de Kigali.

J’arrive là-bas, un après-midi. Le camp regorge de prisonniers récemment li bérés. Ils sont en pause : certains mangent ; d’autres lavent leurs habits ; d’autres encore traînent à l’extérieur, scrutant l’horizon. Je suis venu trouver une ancienne détenue qui, alors qu’elle était en prison, s’occupait de questions de santé, notamment de prévention contre le VIH/SIDA. J’aimerais qu’elle me parle de son expérience ; qu’elle me raconte ce qu’elle a appris en prison, et qu’elle me dise ce qu’elle souhaite faire à l’avenir.

Charlotte a 39 ans. Son regard est profond et elle a une façon intense de vous fixer. Son intérêt pour la médecine remonte à 1986. Elle avait alors suivi une formation en premiers secours. À l’époque du génocide et de la guerre civile, Charlotte s’est réfugiée dans un camp en Tanzanie, avec sa famille. Les innombrables souffrances dont elle a été témoin l’ont incitée à commencer à se former, pour se consacrer à l’éducation par les pairs, au service du CICR.

En 1997, Charlotte revient au Rwanda. Elle est jetée en prison, accusée d’avoir participé au génocide. Pendant sa détention à la prison centrale de Kigali, elle prend une part extrêmement active au programme de santé de l’établissement.

Et d’expliquer qu’au cours des années qui ont suivi immédiatement le génocide et la guerre civile, les prisons se sont retrouvées surpeuplées. Les détenus souffraient du manque d’espace, d’eau potable, de nourriture, d’installations sanitaires, de médicaments et de personnel médical. Bref, tout faisait défaut. La situation était désastreuse.

À cette époque, le CICR lança un vaste programme d’assistance et forma de nombreux détenus pour qu’ils fonctionnent comme éducateurs en matière de santé auprès de leurs pairs. Leurs principales responsabilités consistaient à sensibiliser leurs co-détenus à des questions ayant trait à la santé, aux premiers soins et à la prévention contre les maladies, notamment les maladies sexuellement transmissibles.

Charlotte s’est entre autre employée à mettre sur pied un club de lutte contre le SIDA, au sein duquel les détenus qui le désiraient pouvaient bénéficier de conseils et se faire tester. Des cours de prévention contre le VIH/SIDA et autres maladies sexuellement transmissibles y étaient aussi organisés.

     
    © CICR/Marco Longari/RW-N-00205-11AH      
   
    Gitarama, Tambwe. Visite avec des détenues. 
         

« Vous n’allez pas passer toute votre vie en prison, expliquait-elle à ses co-détenus. Un jour, vous serez libérés et retournerez dans votre famille. Vous pourrez alors informer vos enfants sur le SIDA, sur ses modes de transmission et sur la manière dont il est possible de se protéger. Si vous êtes une femme, vous aurez appris que vous devez demander à votre mari de faire le test du VIH. »

Mais tous ne sortent pas de prison ; certains meurent avant. Charlotte se souvient de Brigitte, qui était déjà porteuse du virus lorsqu’elle se retrouva en prison.

« Elle a été emprisonnée pour un délit de droit commun ; elle n’avait rien à voir avec le génocide. »

« C’est en prison que Brigitte est entrée dans la phase terminale de la maladie. Elle est tombée gravement malade, explique Charlotte. Elle ne pouvait plus bouger et avait des esquarres partout. Elle n’avait plus que la peau sur les os. »

« Les infirmiers n’ont pas jugé bon de l’emmener à l’hôpital, affirmant qu’elle n’en avait plus pour longtemps. Ils l’installèrent dans une pièce sombre pour qu’elle y meure. Ses co-détenus impliqués dans l’éducation entre pairs s’efforçaient de s’en occuper. Alors que tout le monde se désintéressait de son sort, ils veillaient à lui rendre visite tous les jours. Cette histoire m’a énormément impressionnée. »

À l’heure qu’il est, Charlotte est toujours à l’Ingando, mais elle sera bientôt libérée et ira retrouver sa famille. Après huit ans passés en prison, elle a tout perdu et va devoir recommencer à zéro. Toutefois, elle a l’intention de mettre à profit ses connaissances de formatrice et d’infirmière, et de s’engager au service de la communauté dans le domaine de l’éducation par les pairs.

Pour ce qui est de sa sortie de prison et de son retour au village, elle est persuadée que ses voisins lui réserveront un bon accueil. Dans sa tête, ce petit bout de femme au regard soutenu et à la douce voix basse est déjà là-bas.



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