Somalie : une grave sécheresse accable la population locale et les personnes déplacées

10-02-2011 Interview

Ravagée par la guerre depuis plus de vingt ans, la Somalie fait face à une grave sécheresse qui vient encore assombrir le tableau. Chaque année, des milliers de Somaliens fuient de chez eux en quête d’un lieu sûr. Ottavio Sardu, un agronome du CICR, nous explique quelles conséquences la sécheresse a tant pour les personnes déplacées que pour les communautés locales.

     
    ©ICRC / Y. Van Loo      
   
Région de Bakool. Des personnes déplacées, principalement des femmes chefs de familles, attendent de recevoir des semences de tomate et de sorgho. Elles recevront également des brochures d’information sur la manière d’optimiser la production.      
               
    ©ICRC / O. Sardu      
   
Province de Nugaal, Garowe. Champ prêt à être planté. La plupart des agriculteurs aidés par le CICR dans la région sont des citadins qui ont fui les villes du sud de la Somalie. Ces personnes déplacées, qui n’avaient aucune connaissance de l’agriculture, ont reçu des pompes d’irrigation et bénéficié de conseils.  
               
    ©ICRC / O. Sardu      
   
Région de Nugaal, Garowe. Laitues cultivées dans un potager irrigué à l’aide d’une pompe du CICR.      
           

  Quels effets la sécheresse actuelle a-t-elle sur les conditions de vie de la population somalienne, déjà durement éprouvée par la violence armée et le conflit ?  

L’agriculture somalienne étant dépendante de la pluie à 90 %, elle est gravement touchée par la sécheresse actuelle. Pour vous faire une idée de l’ampleur du problème, il suffit de regarder la région de Bay, considérée comme le « grenier à sorgho » de la Somalie. On estime que 70 % de la prochaine récolte sera perdue, et ce n’est là qu’un exemple.

La sécheresse ne frappe pas seulement les agriculteurs ; les éleveurs en pâtissent tout autant. Les pâturages se faisant plus rares, les animaux s’affaiblissent et répondent moins bien aux vaccins. Les éleveurs tentent alors de déplacer leurs troupeaux vers de meilleurs sites. Les animaux se retrouvent ainsi à paître en plus grand nombre sur de petits lopins de terre, ce qui favorise la propagation des maladies. À son tour, l’accroissement du taux de mortalité des bêtes a des conséquences sur la production (viande et lait). Au total, 5 à 10 % du cheptel a déjà péri.

Même les populations vivant près des cours d’eau sont menacées. Par exemple, le niveau de la rivière Shabelle est déjà trop bas pour permettre l’irrigation par gravité, ce qui fait que des risques pèsent sur la production dans ces régions aussi.

Cette sécheresse s’est abattue sur la Somalie alors que le pays commençait à peine à se relever de la sécheresse de 2006 et des saisons des pluies insuffisantes qui ont suivi. Les groupes les plus v ulnérables, comme les enfants, les personnes âgées et les personnes qui ont fui leur foyer, seront une nouvelle fois les plus durement touchés par les pénuries alimentaires.

  Vous vous êtes rendu récemment dans le nord de la Somalie, où le CICR apporte une assistance à 15 000 personnes, tant des déplacés que des résidents locaux. Quelle est la situation là-bas ?  

Je suis allé à Garowe, une région très aride au sol pauvre. La population achète les légumes et les céréales à des commerçants. Si les prix étaient déjà élevés en raison des difficultés de transport liées à la guerre, ils ont encore augmenté l’année dernière du fait des faibles précipitations enregistrées. Depuis octobre, le prix des légumes et des céréales a grimpé de 50 %. Bon nombre de personnes n’ont plus les moyens d’en acheter, ce qui risque d’engendrer de graves problèmes de malnutrition.

On estime que quelque 6 000 personnes déplacées se sont installées à Garowe après avoir fui les combats dans le sud du pays. Les résidents sont en majorité des éleveurs ; seuls 10 % d’entre eux vivent de la pêche ou de l’agriculture. Nous avions au début concentré notre aide sur les personnes déplacées et les agriculteurs locaux. La plupart des déplacés n’ont que des connaissances élémentaires en agriculture. Lorsque nous les avons rencontrés pour la première fois, notre aide ne les intéressait pas, car ils espéraient pouvoir rentrer chez eux rapidement. Avec le temps, ils ont pris conscience du fait qu’ils allaient peut-être devoir rester là plus longtemps que prévu. Ils se sont alors mis à cultiver la terre. Ils étaient cependant mal équipés, ne disposant par exemple que de pompes de mauvaise qualité et de semences non certifiées. Quand ils ont compris que cela n’était pas suffisant, ils ont demandé notre soutien. Nous leur avons alors f ourni des semences de légumes – carottes, oignons, concombres et tomates – pour leur permettre de couvrir leurs propres besoins et de produire un surplus qu’ils pourraient vendre sur les marchés locaux. Une étude récente montre que les personnes que nous avons aidées sont maintenant à l’origine de près de 60 % de la production agricole de la région.

Toutefois, la seule distribution de semences ne suffit pas. Il est nécessaire d’aider ces gens à acquérir un savoir-faire et d’améliorer les conditions locales, afin qu’ils puissent compter sur de meilleures récoltes. Nous avons donc installé un système d’irrigation et leur avons appris à cultiver leurs propres jardins potagers. Nous leur avons également fourni des pompes d’irrigation, des pulvérisateurs et des pesticides. L’an dernier, dans le Puntland, nous avons apporté un soutien à près de 3 000 familles, soit quelque 18 000 personnes.

  Il y a six mois à peine, plusieurs régions du pays ont subi des inondations. Comment le CICR adapte-t-il son assistance agricole à des conditions climatiques aussi difficiles ?   

     

Nous n’introduisons pas de nouveaux types de semences ou de nouvelles technologies. Nous nous employons plutôt à soutenir les mécanismes d’adaptation existants. Les Somaliens ont mis au point un système mixte d’agriculture et d’élevage leur permettant de surmonter les inondations et les sécheresses. Ce système associe élevage sédentaire et activités saisonnières d’agriculture pluviale. La population ne pouvant pas compter sur des surplus de production, le système tend à favoriser la culture vivrière plutôt que la culture de rapport.

Bonnes ou mauvaises années, les agriculteurs maximisent la production afin de pallier les pénuries causées par les inondations et les sécheresses. Ils stockent ensuite les excédents dans des bakaar ,   sortes de silos à céréales sous terre. Ces réserves de nourriture sont utilisées pendant les périodes difficiles et permettent d’éviter la famine. Par le passé, ce système s’est révélé tellement efficace qu’il a permis aux agriculteurs-éleveurs de vendre une partie de leurs réserves aux populations nomades durant les périodes de famine. De fait, la famine de 1991-92 en Somalie a été la conséquence non pas d’une catastrophe naturelle, mais du pillage des bakaar .    

     

L’aide que le CICR apporte aux personnes déplacées à Garowe pour cultiver leurs propres potagers et produire un surplus destiné à la vente s’inscrit parfaitement dans la tradition agricole somalienne. En 2010, dans les régions du sud et du centre, qui constituaient autrefois le grenier du pays, nous avons distribué à 135 000 résidents et personnes déplacées des semences de légumes et des outils achetés sur le marché local. Nous avons aussi distribué à grande échelle des semences pour cultures vivrières, qui bénéficieront à terme à 350 000 personnes. Enfin, nous avons réparé et modernisé les installations d’irrigation existantes dans les régions centrales du pays s’étendant de Galgudud au Bas Juba, ce qui profitera à 14 000 personnes. 

  La distribution gratuite de semences et d’outils n’entrave-t-elle pas le développement de l’économie locale en Somalie ?  

     

Pas si les besoins agricoles sont évalués correctement. Nous nous basons sur le critère de la vulnérabilité, et les personnes vulnérables n’ont pas les moyens de se procure r les biens dont elles ont besoin. Sur le marché local de Garowe, par exemple, on ne trouve pour l’heure pas les outils et les semences adéquats en termes de quantité ou de qualité. Une fois qu’ils ont amélioré leur savoir-faire grâce à notre soutien, ce sont généralement les bénéficiaires eux-mêmes qui expriment le souhait de disposer d’outils et de semences de meilleure qualité. Or le CICR a pour politique de s’approvisionner autant que possible sur le marché local, ce qui permet de stimuler l’économie des régions concernées. Avec l’argent qu’elles ont gagné grâce à la vente d’une partie de leurs récoltes, les communautés peuvent maintenir une demande permanente de biens de meilleure qualité. Nous participons ainsi d’une certaine manière au processus de développement.

  Quel est l’impact de l’assistance agricole du CICR en Somalie ?  

 Malheureusement, l’avenir de l’agriculture somalienne reste incertain. En 2010, le CICR est venu en aide à environ un million de personnes par des projets de soutien aux moyens d’existence tels que la réhabilitation des berges des cours d’eau et la distribution de matériel de pêche. Les deux objectifs principaux étaient d’assurer la subsistance des communautés et d’accroître les revenus des familles, en fonction de la situation sur le terrain. 

En 2010, notre aide a contribué à la production de quelque 23 000 tonnes de céréales, permettant ainsi de couvrir 5,2 % du déficit actuel de production céréalière dans le pays. C’est un résultat remarquable pour une seule organisation, qui laisse augurer un avenir meilleur pour l’agriculture en Somalie. Il n’en demeure pas moins qu trop de personnes continuent de dépendre de l’aide humanitaire.

     

De l’eau acheminée en urgence par camions pour approvisionner un demi-million de personnes touchées par la sécheresse      
   
    La Somalie est en proie à une grave sécheresse, due à des précipitations nettement insuffisantes au cours de la saison des pluies de novembre-décembre. La plupart des régions du pays sont touchées, ce qui est exceptionnel. Les ressources en eau ont fortement diminué et le bétail commence à mourir dans plusieurs régions. Dans les zones touchées, le CICR approvisionne actuellement en eau des centaines de milliers de personnes déplacées et de résidents locaux. Cette opération, qui se déroule simultanément dans tout le pays, est la plus vaste jamais réalisée par le CICR.

    « La sécheresse aggrave encore le sort de millions de Somaliens, qui ont enduré déjà tant de souffrances au cours des vingt dernières années de conflit », déclare Alexandre Farine, coordonnateur des activités eau et habitat du CICR en Somalie. « La situation pourrait même empirer. En effet, la saison sèche ne fait que commencer, et on n’attend pas de précipitations avant avril au plus tôt. » 

    L’eau fournie à la population par le CICR est destinée à la boisson, à la cuisine et à permettre d’assurer la survie du cheptel. Plus d’un demi-million de personnes dans 11 régions, allant de celle de Bari, au nord, à celle de Juba, au sud, bénéficient de cette opération qui a débuté en novembre. Le CICR se tient par ailleurs prêt à intensifier ses efforts en cas de besoin.