La torture et ses conséquences

01-01-1995 Article, Torture, volume 5, n° 4, 72-76 p., 1995, de Hernán Reyes

Extract from TORTURE, volume 5, n° 4, 72-76 p., 1995

  La version originale (en langue anglaise) de cet article est parue dans le magazine   TORTURE   (volume 5, n° 4, 1995, pages 72 à 76) ; nous le reproduisons avec l’aimable autorisation de l’éditeur.  

  Le point de vue du CICR  

  Hernán Reyes, de la Division médicale du Comité international de la Croix-Rouge, à Genève est gynécologue-obstétricien ; après sa formation à l’Université de Genève, il s’est spécialisé dans les aspects médicaux de la détention. Assumant depuis 1984 au sein du CICR les fonctions de médecin coordonnateur des activités liées à la détention, il est aujourd’hui en poste à Genève. Ses tâches comprennent des visites aux prisonniers en compagnie d’équipes du CICR sur le terrain, la coordination médicale à l’échelon du siège, ainsi que des activités de liaison et d’échange d’expériences avec de nombreux groupes médicaux du monde entier.  

Au cours du séminaire sur la torture et la violence organisée qui s’est déroulé à Moscou en septembre 1994 sous les auspices de COMPASSION, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a décrit succinctement ses principales activités dans le domaine des visites aux prisonniers, en insistant plus particulièrement sur le travail qu’il effectuait dans le cadre du conflit dans le Haut-Karabakh. Depuis cette date, le conflit en Tchétchénie a pris une ampleur nouvelle. Les principes qui avaient été énoncés à l’époque au sujet des visites aux prisonniers de tous les camps n’ont rien perdu de leur valeur dans les conflits plus récents, de même que pour tous les domaines d’activité du CICR.

C’est délibérément que nous avons choisi, dans ce résumé succinct, de préciser un certain nombre de principes généraux concernant la torture et ses conséquences, dans la mesure où ils sont importants pour les activités que mènent les délégués et les médecins du CICR sur le terrain.

  Les visites du CICR aux prisonniers  

Les nombreuses activités du Comité international de la Croix-Rouge dans les zones de conflit comprennent des visites aux prisonniers dans le monde entier. En 1994, plus de 99 000 prisonniers ont ainsi reçu la visite des délégués et des médecins du CICR. Ces visites ont pour objet de veiller à ce que les conditions de détention soient acceptables et de s’assurer que les prisonniers ne sont pas soumis à des mauvais traitements, de quelque forme que ce soit, c’est-à-dire que leur intégrité physique et morale est bien respectée.

Les visites du CICR, ainsi que les conditions qui doivent être réunies pour qu’elles puissent se dérouler, doivent être négociées au préalable avec les autorités détentrices. Plusieurs conditions sine qua non doivent être acceptées par les autorités avant que le CICR ne commence ses visites. Ces conditions, ainsi que les objectifs visés par les visites du CICR, ont fait l’objet d'articles précédents, publiés dans le magazine TORTURE du International Rehabilitation Council for Torture Victims (IRCT) [1, 2 ] . Tous les aspects sanitaires qui ne sont pas liés au problème de la torture ont déjà été exposés en détail dans cet article et ne seront pas repri s ici.

Dans des situations où des prisonniers sont soumis à des traitements cruels, inhumains ou dégradants, les délégués du CICR établissent des rapports sur les actes de torture, afin de présenter aux autorités un compte rendu détaillé de la situation et de les appeler à mettre un terme à ces pratiques. Les médecins du CICR ont une tâche additionnelle, à savoir de voir et d’examiner ces prisonniers afin d’évaluer leur état de santé.

  Le rôle du médecin  

Les médecins du CICR reçoivent une formation spécifique et se voient remettre une documentation spécialisée, afin de pouvoir apporter une aide aussi efficace que possible aux victimes de la torture qu’ils sont amenés à examiner pendant les visites. Le rôle du médecin dans ce domaine très particulier diffère à l’évidence grandement du rôle d’un docteur en dehors d’un milieu carcéral. Il ne saurait être question, pour un médecin du CICR, de «soigner» ces personnes, au sens traditionnel du mot, aussi longtemps qu’elles demeurent en captivité. Qui plus est, leur traitement médical après leur libération sort lui aussi du champ d’action des médecins du CICR ; les personnes qui ont besoin de soins médicaux peuvent alors, tout au moins, être aiguillées vers tout centre de soins aisément accessible.

Le bref laps de temps dont dispose le médecin pendant une visite du CICR permet de donner au prisonnier la possibilité de consulter un professionnel de la santé disposé à l’écouter avec sympathie. (La visite médicale d’un détenu peut prendre entre 15 et – rarement – 40 minutes, voire parfois davantage ; les médecins du CICR doivent expliquer qu’il faut prévoir suffisamment de temps pour que toutes les personnes ayant besoin de voir le médecin aient la possibilité de le faire.) Le médecin du CICR peut, après avoir procédé si nécessaire à un examen médical indépendant, offrir conseils et orientation. L e prisonnier pourra ensuite compter sur un appui médical pour tout traitement nécessaire éventuellement disponible pendant la détention. Les médecins du CICR s’efforcent d’accomplir l’ensemble de ces tâches ; l’une des difficultés qu’ils rencontrent fréquemment est d’obtenir, pour les prisonniers qu’ils voient, un examen médical à l’extérieur (radiographie, examens de laboratoire, etc.), ou de faire emmener un prisonnier dans un hôpital de référence, où le patient pourra être suivi par le médecin du CICR.

Il ne faut pas sous-estimer l’importance que revêt l’examen médical par un médecin indépendant – en l’occurrence, un médecin du CICR. Le fait de voir un médecin indépendant sincèrement préoccupé par l’état de santé du prisonnier est d’autant plus important que dans bien des pays (la plupart ?) où l’on pratique les mauvais traitements ou la torture, les prisonniers ne peuvent compter que sur les services de médecins de l’institution ; les médecins extérieurs ne sont pas autorisés à voir les prisonniers. La plupart du temps, dans des situations de ce type, les prisonniers n’ont guère confiance en ce personnel médical « interne ». Ils peuvent avoir à cela des raisons légitimes, dans des pays où des médecins ont par exemple eux-mêmes participé aux interrogatoires. Il peut s’agir aussi d’un sentiment de méfiance compréhensible de la part de toute personne détenue.

Si l’éventualité de la torture est présente, l’importance de l’indépendance du médecin saute aux yeux. Quelle que soit la conscience professionnelle d’un médecin attaché à une prison, on comprend bien que des prisonniers qui ont subi des actes de torture n’auront pas confiance en un médecin perçu comme appartenant au système carcéral ou répressif.

Ainsi, outre l’intérêt évident que présente l’établissement de documents rédigés par un témoin direct et attestant des actes de torture, les médecins du CICR sont aussi en position privilégiée pour apporter assistance et sout ien médical à ces personnes qui se sont vu refuser tout réconfort et tout secours pendant leurs épreuves.

L’évaluation professionnelle d’un cas de torture donne lieu, d’une part, à l’établissement d’un rapport (qui, conformément aux méthodes de travail éprouvées du CICR, demeure confidentiel) transmis aux autorités supérieures, et exigeant qu’il soit mis un terme à toutes les pratiques de ce genre. D’autre part, à l’échelon du « terrain » (c’est-à-dire dans la prison), le médecin du CICR peut conseiller, informer et rassurer les personnes souffrant des multiples plaintes et des séquelles de la torture, avec une utilité immédiate et concrète pour les victimes elles-mêmes.

Même si ce qui constitue de toute évidence le problème principal des prisonniers – la privation de liberté elle-même – ne peut pas être abordé par le CICR, qui généralement n’entre pas en matière (sauf dans des cas médicaux exceptionnels, où il peut demander la libération pour raisons médicales ou humanitaires), ce contact unique pendant le séjour en prison peut être utile. Dans bien des cas, le fait de pouvoir expliquer des symptômes et de donner des conseils sur ce qu’il pourrait être possible de faire pendant le séjour en prison, ou des informations sur les effets probables à long terme, constitue déjà une forme de thérapie. On peut expliquer à une personne, même derrière des barreaux, que les symptômes de la torture sont « la réaction normale d’une personne normale à une situation anormale » (pour citer le docteur Inge Genefke, du IRCT) [3 ] . C’est là, à nos yeux, un service qui peut aider les prisonniers dans une mesure bien supérieure à ce qu’une personne extérieure pourrait penser à première vue. (Pour donner un seul exemple, un prisonnier peut éprouver un immense soulagement à apprendre de la bouche d’un médecin indépendant que son corps a été battu et violenté, mais qu’il semble, après examen, que les organes reproducteurs n’aient pas subi de dommages permanents. Il faut garder à l’esprit que la menace d’une stérilité future est souvent utilisée par les tortionnaires dans le cours des sévices.)

Les médecins du CICR peuvent avoir recours aux connaissances acquises grâce à la vaste expérience accumulée par les nombreux centres de réhabilitation destinés aux victimes de la torture dans le monde entier. Ces informations sont dûment publiées et peuvent être utilisées par les médecins du CICR dans leurs efforts d’apporter tout le réconfort possible à ces prisonniers pendant qu’ils sont encore en détention, parfois condamnés à de longues peines et avec peu d’espoir de retrouver la liberté dans un avenir proche.

  Les définitions de la torture  

La torture peut avoir bien des raisons. Ces motifs ont fait l’objet de longs débats dans d’innombrables publications et articles, en particulier dans des études et des documents médicaux publiés par le IRCT à Copenhague ainsi que par d’autres centres de réhabilitation du même type. L’objectif du présent article n’est pas de rouvrir ce débat, mais un certain nombre de remarques, fondées sur l’expérience acquise par l’auteur au service du CICR, ne sont sans doute pas inutiles.

La « torture par l’État », en tant que politique gouvernementale délibérée, destinée à briser toute opposition politique et en tant que telle appliquée à tout personne suspectée d’être un «ennemi» pour les hommes au pouvoir, demeure hélas un phénomène on ne peut plus réel. La torture des « prisonniers politiques », et en particulier de leur dirigeants, continue de toute évidence à être pratiquée dans divers pays. (Le terme de « prisonnier politique » est utilisé ici, pour des raisons de commodité, pour désigner des opposants, réels ou perçus comme tels par le gouvernement. Les gouvernements disposés à reconnaître qu’ils ont des «prisonniers politiques» sont rares, voire inexistants.) C’est ce type de recours à la torture qui correspond le mieux à la description utilisée par le IRCT du Danemark, « l’arme la plus efficace contre la démocratie » (l’expression est du docteur Inge Genefke) [4 ] . Malheureusement, cette définition assez restrictive tend à faire oublier que la torture peut être utilisée dans bien d’autres contextes – et que tel est bien le cas.

Cette question comporte en effet bien d’autres facettes. Le CICR n’a pas formulé sa propre définition de la torture ; il utilise, en cas de besoin, celles qui existent, ou se passe de définition, en fonction des exigences de la situation. Avec les années, les définitions de la torture se sont faites plus complexes, sans pour autant gagner nécessairement en clarté. (Voir les définitions d’Amnesty International et de l’Association Médicale Mondiale, formulées toutes deux en 1975, ainsi que la définition formulée en 1984 par les Nations Unies dans leur convention contre la torture.) La définition communément acceptée aujourd’hui est celle de UN, qui définit la torture comme une forme aggravée de traitement cruel, inhumain et dégradant.

Il est intéressant de relever que les définitions récentes de la torture tentent d’identifier les intentions possibles des tortionnaires. (Les définitions plus anciennes, comme par exemple celle proposée par le professeur Chet Scrignar, de Tulane University, à la Nouvelle-Orléans, n’essayaient pas de caractériser les motifs du tortionnaire, mais se limitaient à décrire les effets de la torture sur la victime. Le professeur Scrignar définit la torture comme « un traumatisme délibérément conçu par des scélérats afin d’infliger systématiquement douleur et souffrances à une personne déterminée, et se terminant par l’effondrement physique et psychologique de la victime ».) L’idée ancienne selon laquelle le principal objectif de la torture était que les gens «parlent» (et donnent des informations) a été supplantée dans les années 70, à juste titre, par la notion opposée, à savoir que l’in tention de la torture était en fait de faire en sorte que la population garde le silence... C’est ce type de torture visant un but précis qui représente bel et bien une atteinte à la démocratie.

Sans vouloir rentrer dans une analyse détaillée de la torture au milieu des années 90, il faut cependant relever que l’objet de cette pratique n’est pas aussi clairement défini qu’il l’était par exemple au milieu des années 70 ou au début des années 80. À cette époque, la formule « torture contre démocratie » était, sinon la règle, en tout cas la forme la plus visible et la plus répandue de la torture systématique pratiquée par l’État. C’est ce type de torture qui avait été infligé aux victimes (ou « survivant s », comme on les appelle aujourd’hui) qui parvenaient à gagner les divers centres en Europe et en Amérique du Nord où ils étaient accueillis et soignés par des professionnels de la santé et des militants des droits de l’homme soucieux de leur sort. Ce sont ces personnes qui ont servi de source d’informations pour la rédaction d’un grand nombre des publications consacrées à la torture.

Ceci dit, l’objectif réel de la torture aujourd’hui, au milieu des années 90 – et il en allait d’ailleurs de même à cette époque aussi – couvre un éventail de motifs beaucoup plus large que la « seule » dissuasion des dissidents politiques. La torture a toujours été utilisée, et continue de l’être, pour bien d’autres raisons. L’une de ses formes les plus perverses consiste à torturer pour susciter l’obéissance et la collaboration de personnes qui ne sont pas directement impliquées dans un conflit donné, mais qui sont torturées et soumises au chantage pour noyauter ou pour témoigner contre des personnes soupçonnées d’être des «ennemis» du gouvernement.

On peut considérer la collaboration forcée, avec toutes ses implications, comme l’une des pires formes de torture. Les victimes qui ont été forcées de collaborer sont évitées et rejetées par tous, e t courent de graves risques d’être tuées ou torturées par les membres de leur propre communauté.

Autre illustration : la torture et les autres formes de violence perpétrées aux fins de ce qu’il est désormais convenu d’appeler la « purification ethnique ». Des civils innocents, qui ne manifestent aucune position politique ni aucune idéologie, ont fait l’objet de tortures brutales – sans oublier les nombreux cas d’assassinat – ayant pour seul objet de les contraindre à quitter leurs terres. Ces personnes sont victimes d’une politique qui n’a que peu de rapports avec la lutte contre la démocratie.

On pourrait citer un troisième exemple de torture qui ne correspond pas à la définition « antidémocratique », à savoir les sévices et autres formes de violence d’une cruauté et d’une inhumanité invraisemblables – que l’on ne saurait désigner d’un autre terme que celui de torture – infligés aux prisonniers dans certains pays. Il s’agit de prisonniers de droit commun, et non de dissidents ni d’opposants politiques, qui sont torturés pour être dissuadés de s’évader. Les gardiens de prison que l’on menace de voir leur misérable salaire divisé par deux en cas d’évasion d’un détenu, n’hésitent pas à recourir à des formes de répression d’une violence incroyable.

On pourrait allonger cette liste à l’envi ; nous voulons montrer par là que la lutte contre la torture doit être conçue comme englobant toutes ces formes de torture, sans se limiter exclusivement à la torture de personnes considérées à tort ou à raison comme des dissidents politiques. C’est en ce sens que la définition de la torture qui figure dans la Convention des Nations Unies de 1984, et qui conclut l’énumération des motifs possibles de torture par les mots «... ou pour tout autre motif fondé sur une forme de discrimination quelle qu’elle soit », est parfaitement appropriée.

De nombreux groupes de défense des droits de l’homme plaident, non sans rais on peut-être, pour l’utilisation de l’expression «violence organisée». Ce type de violence a été et est encore utilisé aux mêmes fins que la torture, et dans certains cas son application a fait l’objet d’une politique gouvernementale. Il arrive aussi que le motif du recours à la violence organisée soit moins clair. Le terme englobe sans aucun doute la notion de torture, quelle que soit la définition qu’on en donne, et son utilisation peut, dans bien des cas, être préférable au terme de « torture », toujours sujet à controverse. (Il faut entendre par là qu’on agit contre la torture pour la faire cesser, et non pour couper les cheveux en quatre sur des questions de définition. C’est l’une des raisons pour lesquelles le CICR n’utilise pas de définition spécifique, préférant décrire ce qui se produit.)

Les effets sur les victimes de la torture ou de la violence organisée (et que dire de la violence « non organisée » ?) sont de toute évidence très différents selon le groupe visé. Lorsqu’ils sont soumis à la torture aux mains d’agents de l’État, les militants politiques, dont on peut considérer qu’ils sont «préparés» à la torture – voire dans certains cas « formés » à s’y attendre – ont des mécanismes de défense dont ne disposent pas les hommes, les femmes et les enfants qui sont torturés parce qu’ils ont le tort de se trouver au mauvais endroit ou d’appartenir au mauvais groupe ethnique, ou les deux à la fois, mais qui ne sont pas des militants d’une cause précise. Les civils victimes des diverses formes de « purification ethnique » dans divers pays sont des exemples de personnes qui ne sont en aucune manière « préparées » aux terribles violences qui leur sont infligées.

Notre objectif ici n’est pas de commenter les paramètres divergents des groupes de professionnels médicaux qui sont partisans de ce que l’on peut résumer sous l’appellation de « syndrome du torturé », et des autres professionnels qui considèrent q ue les effets de la même forme de torture différeront considérablement selon la force intérieure, la personnalité et les mécanismes de défense des personnes auxquelles on l’applique.

Contentons-nous d’indiquer qu’un travail considérable reste à accomplir dans ce domaine, l’essentiel étant qu’il ne faut pas voir la torture exclusivement comme une forme de répression de prisonniers politiques potentiels, mais comme un mal de portée beaucoup plus étendue.

  Les documents attestant de la torture  

Le CICR dispose d’une expérience considérable dans ce domaine, puisqu’il effectue des visites auprès de personnes détenues pour des motifs politiques depuis 1918, sans interruption. Ces visites ont malheureusement très souvent eu affaire à des cas de torture.

Des documents concernant la torture sont préparés par les délégués et par les médecins du CICR à l’occasion des visites qu’ils effectuent auprès de prisonniers dans leurs lieux de détention (il est rare que des prisonniers soient examinés par des médecins du CICR après leur libération). Ils établissent ces documents pendant la phase centrale de leur visite, qui consiste en un dialogue et un contact direct avec les prisonniers. Ces entretiens sans témoin sont l’une des conditions indispensables sans lesquelles aucune visite du CICR ne peut se dérouler. Seul ce contact personnel et direct avec le prisonnier peut permettre au CICR d’obtenir des informations directes sur les divers sujets qui l’intéressent.

La torture et ses conséquences représentent évidemment l’une des préoccupations principales du CICR. En interrogeant les prisonniers individuellement et en leur permettant d’évoquer leurs problèmes et leurs préoccupations, les délégués et les médecins du CICR peuvent se représenter la situation dans ses grandes lignes. Une fois que le CICR s’est formé une idée claire d’une situation de ce genre, l’objectif principal est de porter officiellement la question à l’attention des autorités compétentes, en les appelant à faire cesser de telles pratiques.

Le rôle spécifique et complémentaire du médecin a été évoqué plus haut. Dans certains cas, le délégué et les médecins peuvent être assistés dans leur tâche par du personnel infirmier.

Il importe que les rapports effectivement présentés aux autorités reflètent de manière complète et exacte la situation des prisonniers. En procédant de manière professionnelle, avec des délégués et des médecins dûment formés, et en effectuant une vérification approfondie de toutes les informations reçues – celles qui émanent des autorités comme celles fournies par les prisonniers –, le CICR est en mesure d’établir ce qui s’est réellement passé. On insiste particulièrement auprès des médecins – qui examinent les victimes d’actes de torture et qui obtiennent les informations les plus capitales dans le contexte de la relation privilégiée qui unit le médecin et son patient – pour que les actes de torture fassent l’objet de rapports très complets. L’objectif numéro un est l’évaluation des conséquences générales de la torture, et non pas un simple inventaire des méthodes employées.

Il s’agit là d’une question importante, qui appelle au moins deux remarques. Premièrement, il faut souligner que la pratique consistant à dresser une simple liste des méthodes employées – procédé qui n’est que trop fréquent dans les textes concernant la torture – n’est pas un moyen efficace de traiter le problème. Ce type d’inventaire ne peut transmettre toute l’horreur de la situation, et il tend à établir une distinction entre « méthodes physiques » et « méthodes psychologiques ».

Deuxièmement, il faut insister sur le fait que les lésions visibles et apparentes ne sont qu’une partie du problème, et qu’elles peuvent parfaitement ne pas représenter l’aspect le plus grave. Les délégués du CICR reçoivent une formation qui leur permet de pousser leur examen au-delà des cicatrices ou des marques de torture qu’ils constatent, ou qui leur sont montrées en premier. On peut dire, pour reprendre les propos du docteur Sten W. Jakobsson, de Stockholm [5 ] , que «les pires cicatrices sont celles qui marquent l’esprit», et il est beaucoup plus facile, pour une victime de la torture, de montrer les blessures qui marquent son dos que d’évoquer les blessures gravées dans son esprit. Il faut éviter à tout prix de voir dans l’établissement de rapports un exercice limité à la description de ce qui saute aux yeux. Les séquelles de la torture ont fait l’objet d’une abondance d ’études [6, 7 ] . Malheureusement, de nombreux professionnels de la santé, qui examinent par exemple des demandeurs d’asile, doivent produire des « preuves physiques » pour établir qu’une personne a bien été torturée. Dans la plupart des pays, les signes psychologiques de torture ne sont pas encore acceptés comme preuves valables.

Quelles que soient les méthodes d’analyse utilisées par les professionnels dans les études et les rapports sur la torture, il n’est sans doute pas inutile de faire quelques remarques de portée générale sur les documents. On a souvent tendance à utiliser, pour le travail de terrain, des « listes aide-mémoire » et autres tableaux à remplir. Or, les informations fournies par les victimes de la torture sont bien souvent d’une grande diversité, et avec l’utilisation de plus en plus répandue de l’ordinateur et des systèmes de base de données, les professionnels de la santé peu chevronnés qui sont chargés de traiter ces informations les présentent souvent sous forme de tableau, en indiquant simplement quelles méthodes de torture ont été employées et en en dressant l’inventaire. Pire encore, les chiffres et les catégories de ces tableaux sont souvent inclus dans un système qui les utilise pour calculer des «statistiques». Ces chiffres peuvent parfois conférer à un rapport une apparence de professionnalisme, mais ils sont souvent trompeurs, et indubitablement réducteurs.

Les délégués et les médecins du CICR sont incités, au cours de leur formation, à éviter ce type de « pensée en tableaux ». Rien ne peut remplacer un rapport rédigé avec professionnalisme, qui décrit les méthodes et les observations au moyen de phrases descriptives, avec autant d’exemples qu’il est nécessaire. Ces exemples peuvent être donnés en reproduisant les propos de la victime, ou – ce qui est souvent plus pratique – en les résumant. De nombreuses organisations de défense des droits de l’homme travaillent de cette manière, sans s’appuyer sur de fallacieuses présentations en tableaux.

L’exemple ci-dessous (tableau 1) est un tableau délibérément simpliste destiné à illustrer, de notre point de vue, ce qu’il ne faut pas faire. Les défauts de ce type de méthode sont particulièrement criants dans les trois cas utilisés pour cet exemple, mais tout tableau de ce type prête le flanc aux mêmes critiques.

  Tableau 1. Exemple fictif de trois prisonniers soumis à la torture  

Prisonniers

Méthodes employées

 

Coups

Électricité

Cagoule

Menaces et injures

Sacha

++

+

-

+

Alyosha

++

+

+

+

Pavel

++

-

+

+

Ce tableau présente sous forme « graphique » le résultat d’une visite imaginaire dans une prison où trois prisonniers victimes de torture ont été rencontrés. Le tableau qui en résulte ressemble à un grand nombre de résumés similaires, sous forme de tableau, utilisés par des personnes bien intentionnées qui s’occupent de victimes de torture, dans leurs tentatives de mettre en forme et de présenter leurs informations.

Dans l’hypothèse présentée ici, Sacha a été battu (gravement ; «++» représente un degré plus élevé que «+») et soumis à des secousses électriques. Aliocha a lui aussi été durement battu et soumis à des chocs électriques ; il a en outre été revêtu d’une cagoule. Pavel, selon le tableau, a été soumis au même traitement que Aliocha, sans torture à l’électricité. Tous trois ont fait l’objet de ce que l’on appelle par euphémisme des « menaces et injures ».

Un élément est absent de ce tableau, mais pourrait parfaitement faire l’objet d’une colonne supplémentaire : les « statistiques ». Dans ce cas simplifié, nous aurions 100 % de coups, 66 % de secousses électriques, 66 % d’imposition de cagoules, et la totalité (100 %) des prisonniers auraient fait l’objet d’injures et de menaces pendant qu’ils étaient torturés. (L’observation selon laquelle aucune donnée statistique ne peut jamais être tirée d’un nombre de cas si réduit s’impose de toute évidence ; or, ce type de procédé n’a été que trop souvent utilisé.)

C’est précisément ce type de «tableau méthodologique» qui appelle un examen plus approfondi. Le premier prisonnier – Sacha –, qui a subi des coups et des secousses électriques, peut sembler un cas relativement simple. Il a reçu des « coups importants ». Mais que faut-il entendre par là ? Le signe double «++» se fonde-t-il sur la description donnée par le prisonnier ? Ou s’explique-t-il par son état physique au moment de l’entretien ? Le «++» tient-il compte des différences entre le passage à tabac subi par un militant solide, athlétique, fortement motivé, et les mêmes coups infligés à la femme d’un paysan qui se trouve appartenir au groupe ethnique ou religieux visé, et qui n’a pas la moindre idée de la raison de ses souffrances ?

Nous savons qu’usage a été fait de l’électricité, mais le «+» dans la case correspondante ne nous donne aucune idée de l’effet qu’ont pu avoir les secousses électriques sur la victime. Le signe «+» réduit l’information à l’alternative emploi/absence d’emploi d’électricité.

Les personnes peu expérimentées négligent trop souvent les « menaces et injures », qui tendent à être traitées dans leurs rapports comme une composante inévitable de la torture. Tels qu’ils figurent dans ce tableau, ils peuvent être considérés par le lecteur comme une sorte d’effet secondaire, de la même manière que les nausées et vomissements peuvent être des effets secondaires courants de nombreux médicaments. Or, tel n’est évidemment pas le cas, comme le sait toute personne qui a eu à faire avec des victimes de la torture.

Le deuxième prisonnier, Aliocha, a subi les mêmes mauvais traitements. Partons de l’hypothèse, pour les besoins de la démonstration, que les conditions aient été identiques extérieurement (même tortionnaire, même durée, même endroit...). Les menaces et insultes ont aussi été une réalité de la torture pour Aliocha.

Le fait qu’il ait été revêtu d’une cagoule pendant la «séance» peut avoir une très grande importance, ce dont un simple tableau ne saurait rendre compte. L’angoisse et la douleur supplémentaires qu’entraîne le fait de ne pas savoir d’où surgira le prochain coup de poing ou de matraque transforme radicalement la situation. Le « même » passage à tabac aura un effet totalement différent pour chacun de ces deux prisonniers. De nombreuses études ont montré que ce détail, en apparence anodin, est un facteur de poids qui rend la torture encore plus insupportable.

Outre l’angoisse mentale causée par l’incapacité de voir d’où viendra le coup suivant, le port de la cagoule entraîne aussi des conséquences purement physiques. L’incertitude provoque une contraction des muscles du corps dans l’attente du choc, ce qui rend le coup encore plus douloureux (c’est encore plus vrai pour une secousse électrique). Les spasmes musculaires causés par le courant électrique dans cette situation ont été décrits comme bien pires que ceux que suscite une secousse anticipée, et l’on sait qu’ils peuvent causer des lésions supplémentaires.

Est-il nécessaire de répéter que le fait de revêtir les victimes d’une cagoule fait partie de la torture, et n’est pas, comme le prétendent invariablement les tortionnaires, « une simple mesure de sécurité » ? La cagoule imposée dans une séance de torture comprenant des coups et des secousses électriques vient aggraver les effets de ces sévices. Une simple colonne supplémentaire dans un tableau ne peut le refléter.

Dans le troisième cas, celui de Pavel (cet exemple, parmi d’autres, est inspiré d’un cas réel, celui d’une personne rencontrée par l’auteur en 1994), le traitement semble avoir été le même que pour Aliocha, à ceci près que l’électricité n’a pas été utilisée. Comment un tableau de ce genre pourrait-il cependant communiquer ce qui a sans doute constitué le pire aspect du supplice enduré par Pavel ? Il se trouve, en l’occurrence, qu’il fut arrêté en compagnie de son fils, âgé de 14 ans. Alors même qu’il était soumis aux mêmes sévices que le prisonnier de l’exemple précédent (passage à tabac avec la tête couverte d’une cagoule), Pavel ignorait s’« ils » allaient infliger le même traitement à son fils, ou le menacer de torturer son fils à l’électricité, et c’est bien cet aspect qui fut pour lui le pire aspect de son traitement. Il se peut que la torture de son fils ait été évoquée directement (et dûment consignée dans la colonne abstraite intitulée « menaces et injures ») ; il se peut aussi qu’elle ait été exclusivement le fruit de l’imagination de Pavel. La menace à l’égard du fils peut avoir été réelle, ou n’avoir été qu’utilisée par les tortionnaires comme forme supplémentaire de sévices. Quoi qu’il en soit, le résultat fut, pour ce troisième prisonnier, que la crainte éprouvée au sujet de son fils éclipsa totalement toute souffrance physique. (Dans le cas réel, le prisonnier déclara qu’il se souvenait à peine de la douleur causée par les sévices – pourtant brutaux –, en raison de l’angoisse qu’il éprouvait au sujet de son fils.) Cet état d’anxiété, cependant, dura bien au-delà de la « séance » elle-même, jusqu’au moment où il put enfin savoir ce qu’il était advenu de son fils.

Ce facteur psychologique (« les pires cicatrices sont celles qui marquent l’esprit ») est impossible à inclure dans un tableau de ce type. L’effet psychologique que la torture exerce sur les gens ne peut être transcrit sous forme de tableau. Rien ne saurait remplacer une description circonstanciée, dans un texte rédigé avec soin, des effets que les diverses méthodes de torture ont sur les gens. Cet exemple, délibérément simpliste, devrait démontrer que la description des situations de torture est un problème complexe, et que la situation réelle ne saurait être reflétée par des tableaux et des graphiques. L’impression fallacieuse d’« évaluation scientifique » que donnent ces tableaux et leurs «statistiques» peuvent en fait aller à l’encontre du but visé. C’est l’un des principaux écueils sur lesquels on attire l’attention des délégués et des médecins du CICR lorsqu’ils sont envoyés sur le terrain pour rendre visite à des prisonniers.

Pour faire saisir aux autorités responsables la situation telle qu’elle se présente réellement, et pour avoir la moindre chance de les persuader que la torture doit cesser, il est indispensable de préparer un rapport complet comportant une description irréfutable, non seulement des méthodes employées, mais aussi des séquelles de la torture pour les victimes. Les descriptions médicales, si elles se justifient, doivent donner un tableau d’ensemble et ne pas se limiter à une description clinique des cicatrices ou autres traces. Les aspects psychologiques doivent être intégrés aux aspects physiques, de manière à ne pas introduire une fausse dichotomie dans ce qui constitue, de fait, une entité unique et indivisible.

Un autre aspect qui n’est que trop souvent négligé ou minimisé, à savoir les aspects dégradants et humiliants qui jouent un rôle si fondamental dans l’univers de la torture, doit aussi être mis en lumière et souligné. Ces aspects ont été omis dans l’exemple ci-dessus (tableau) dans un but de simplification, mais là encore, il est évident qu’ils ne pourraient être reflétés par le simple ajout d’une colonne supplémentaire.

En un mot, un «tableau clinique» de la situation ne devrait laisser planer aucun doute dans l’esprit de quiconque quant au fait que les victimes ont bel et bien été soumises à un traitement qui ne saurait être décrit autrement que comme une torture. Seule cette manière de procéder permet d’entamer le débat sur la manière de faire cesser ces agissements, plutôt que de se perdre dans des arguties sur les définitions, les méthodes ou les pourcentages.

  Conclusions  

Il serait présomptueux de tirer des conclusions définitives sur un thème aussi difficile que celui de cet article. Limitons-nous à dire que le CICR s’efforce, dans son travail, de porter secours et assistance à tous les prisonniers auxquels il rend visite dans une situation de conflit – sans faire de distinction entre les camps et les parties belligérantes –, et de veiller à leur intégrité physique et morale.

L’accent a été placé sur la nécessité de disposer d’intermédiaires neutres, en particulier dans le domaine médical. Cette nécessité est particulièrement criante dans les cas de torture. En obtenant ses informations directement auprès de toutes les sources concernées ainsi que par des évaluations réalisées « sur pièces » par son propre personnel, y compris du personnel médical, le CICR est en mesure de rédiger des rapports complets qu’il transmet à toutes les autorités concernées. C’est en veillant à ce que tous les rapports soient établis avec le plus grand professionnalisme possible que des demandes appropriées peuvent être faites à tous les échelons pour que cesse tout recours à la torture.

Il faut pour cela que les délégués et les médecins du CICR s’efforcent sans relâche de préserver leur professionnalisme lorsqu’ils préparent leur évaluation. Lorsqu’ils signalent des cas de torture aux autorités, il importe qu’ils évitent les écueils inhérents aux généralisations et les simplifications inhérentes à tout système de bases de données. Il est préférable de laisser l’utilisation de tableaux et de données statistiques aux médecins et aux groupes médicaux qui se livrent à des travaux de recherche dans des cadres appropriés et en recourant à la méthodologie scientifique adéquate. Ces deux méthodes sont complémentaires, mais la plupart du temps elles ne sont pas interchangeables.

  Original : anglais.  

  Références  

     

1. Reyes H., “Comments by Hernán Reyes, MD, on the 1993 WMA Statement on Body Searches of Prisoners”, Torture, vol. 4, no 2, 1994, pages 54-55.

2. Reyes H., Visits to prisoners, Torture, Vol.3, no 2, 1993, page 58.

3. Genefke I., The purpose of torture, torture methods and sequelae. Copenhagen: International Seminar 1986.

4. Exposé par le docteur Inge Genefke lors du quatrième colloque international sur la torture et la profession médicale, Budapest, Hongrie (24-26 octobre 1991).

5. Exposé par le docteur Sten W. Jakobsson (CTD: Centrum for Tortyr- och Traumaskadede, Karolinska Sjukhuset, Stockholm), lors du cinquième colloque international sur la torture et la profession médicale, Istanbul, Turquie (22-24 octobre 1992).

6. Rasmussen O. V., Medical aspects of torture (thèse). Danish Medical Bulletin 1990 ; 37 Suppl. 1.

7. Basoglu M. (réd.), Torture and its consequences: current treatment approaches, Cambridge, Cambridge University Press, 1993.



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