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La Croix-Rouge, mise sous pression pour s’exprimer publiquement, privilégie la discrétion

11-05-2004 Article, Associated Press

Article du correspondant de l'Associated Press Alexander G. Higgins, du 11 mai 2004, reproduit avec l'autorisation de l'Associated Press.

La Croix-Rouge internationale a été assaillie de demandes pour qu’elle abandonne sa politique de confidentialité face au problème des prisonniers en Irak. Elle est cependant convaincue que la discrétion est la meilleure protection pour les victimes de la guerre.

« Nous recevons des e-mails privés. Nous recevons des commentaires de journalistes. Nous voyons des rapports dans les médias du monde entier », a déclaré Antonella Notari, porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge [CICR ] . La façon de faire, à l’abri des regards, utilisée par l’institution a été fortement critiquée après que l’un de ses rapports confidentiels a été divulgué. Le rapport, publié dans le Wall Street Journal , a révélé que des abus étaient commis depuis plus d’un an dans des prisons d’Irak administrées par les États-Unis, et ce, bien que la Croix-Rouge se soit plainte à de nombreuses reprises et de manière confidentielle aux autorités américaines.

Mme Notari a précisé que le fait de rendre publiques les violations du droit international humanitaire ne change pas nécessairement la situation sur le terrain. Elle a relevé que les critiques publiques n’avaient pu mettre un terme aux atrocités commises pendant les guerres dans les Balkans dans les années 90 ni prévenir le génocide rwandais en 1994.

« Une organisation – la nôtre en l’occurrence – doit être en mesure de poursuivre son action pour tenter de résoudre les problèmes sur place avec les personnes qui sont directement touchées et celles qui sont responsables de leur situation, et d'essayer d’y remédier d’une façon pragmatique à cet endroit-là et à ce moment-là », a-t-elle ajouté.

« Notre façon de faire produit vraiment ses effets, mais elle ne les produit pas toujours tout de suite », a déclaré Mme Notari à l’ Associated Press .

La Croix-Rouge a indiqué que le rapport était une synthèse des démarches répétées, orales et écrites, qu’elle avait faites entre mars et novembre 2003 pour que les autorités américaines mettent fin aux abus.

Ces démarches antérieures de la Croix-Rouge précédaient de loin la décision du Pentagone de mener une enquête, après qu’un officier subalterne des forces américaines se fut manifesté en janvier.

La Croix-Rouge a déclaré qu’elle voulait que le rapport reste confidentiel parce qu’elle avait constaté que des progrès avaient été accomplis par les autorités américaines pour donner suite à ses plaintes.

L’institution, qui a son siège à Genève, a remis son rapport aux forces de la coalition en février. Les abus commis à l’encontre des prisonniers ont provoqué un scandale sur la scène internationale dans les jours qui ont suivi la publication des photos choquantes prises à la prison d’Abou Ghraib en Irak.

Le CICR a été fondé en 1863 pour aider les blessés et autres victimes de la guerre. Il a été désigné par les Conventions de Genève pour être l’organisation mondiale habilitée à visiter les prisonniers de guerre et d’autres conflits.

Pierre Krähenbühl, directeur des opérations du CICR, a déclaré vendredi dernier que l’organisation neutre recourt presque toujours à des discussions de caractère confidentiel parce qu’elles aboutissent à des résultats et qu’elles permettent au CICR de maintenir l’accès aux prisonniers dans les situations de guerre, ce qui est pour lui essentiel.

« Il est important que quelqu’un se rende dans ces lieux de détention et s’efforce d’agir concrètement pour améliorer la situation [des personnes qui y sont incarcérées ] et ne les laisse pas seules à l'affronter », a-t-il ajouté.

Mme Notari a indiqué que la priorité accordée à l’Irak avait détourné l’attention des visites effectuées l’année dernière par le CICR à 460 000 personnes détenues dans plus de 70 pays et que ces visites n’auraient pas été possibles si le principe de confidentialité n’avait pas été appliqué.

Elle a raconté qu’une Libanaise, Souha Bechara, qui avait été emprisonnée pendant 10 ans au Sud-Liban, lui avait rappelé la semaine [précédente ] l’importance de ces visites. Pour cette femme, les visites de la Croix-Rouge était un lien vital avec l’extérieur.

Souha Bechara avait été mise en détention en 1988, après avoir tenté de tuer le général Antoine Lahd, commandant de la milice soutenue par Israël au Sud-Liban. Elle avait été libérée aux termes d’un accord en vertu duquel la France lui accordait un permis de séjour. Âgée maintenant de 37 ans et vivant à Genève, Mme Bechara a raconté à l'Associated Press qu’elle avait passé six ans en isolement cellulaire, avant que la Croix-Rouge n’ait accès au camp où elle se trouvait.

« Dans nos cellules, nous n’avions ni eau ni toilettes, nous n’avions que des seaux pour nos besoins, a-t-elle raconté. Il n’y avait pas de lit. Il y avait des matelas sur le sol, mais ils étaient toujours humides. Nous n’avions aucun contact avec notre famille. Nous étions totalement coupées de l’extérieur. Cela a changé quand le CICR est arrivé et a financé les améliorations au camp. » Elle et les autres femmes avaient l’habitude de plaisanter en disant que l’arrivée du CICR avait transformé la prison sordide dans laquelle elles se trouvaient en un « hôtel cinq étoiles », et cela résultait des entretiens confidentiels avec les Israéliens, et non de dénonciations publiques. « Le plus important, a-t-elle ajouté, c'est que la Croix-Rouge a rétabli le contact entre les femmes et leur famille après des années. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c’est de recevoir une lettre de vos proches après 10 ou 15 ans de détention. »