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Le périple d'une femme africaine

28-10-2005 Éclairage

Du génocide rwandais à son installation en Europe, Médiatrice Nsekalije a franchi beaucoup d'obstacles. Travaillant aujourd'hui au siège du CICR à Genève, cette femme souriante et déterminée a construit sa vie avec une seule obsession : rester en vie pour offrir le meilleur à ses enfants. Elle livre ici des passages marquants de son histoire personnelle.

 

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Médiatrice et ses deux enfants se sont installés un temps à Nairobi après leur fuite du Rwanda. 
         

Kigali, avril 1994. Au moment où les yeux du monde sont braqués sur le Rwanda, mon mari, mes enfants et moi-même ne voyons plus que les quatre murs de la pièce dans laquelle nous nous terrons dans la pénombre. Les oreilles bourdonnent, le coeur bat plus fort que la fanfare infernale des bombes, des mitrailleuses et des grenades qui se déchaînent dehors. Notre espoir de sortir vivant du massacre en cours s'évanouissait un peu plus chaque minute.

Lorsque nous avons pu enfin sortir de la maison, nos voisins européens quittaient leur maison, comme tant d'autres à ce moment-là. Le départ massif des expatriés était le signe que le monde abandonnait le pays à sa tragédie. Mon mari et moi avons d'abord hésité à quitter la maison… jusqu'au moment où les premières balles perdues ont atterri dans notre jardin. Avec nos deux enfants al ors âgés de trois ans et demi et de deux ans, qui tremblaient de peur, nous sommes partis en voiture, le ventre serré et sans bagages.

  Personne pour mettre fin au chaos  

Après avoir parcouru quelques centaines de mètres, la rencontre sur la route d'un délégué de la Croix-Rouge n'a pas réussi à nous rendre beaucoup d'espoir : aucune personne ni aucune organisation ne semblait capable de mettre un terme au chaos qui régnait. Il nous fallait continuer. Parsemée d'embûches et de cadavres, cette fuite aura été la plus triste et la plus macabre des expériences que je n'ai jamais vécues.

Tout au long des routes gisaient des corps innombrables. Certains étaient déjà morts, d'autres agonisaient encore. Partis sans provisions, les enfants étaient assoiffés au bout de trois heures. Peu de temps après, ils réclamaient sans cesse à manger. Mon mari et moi-même ne voulions même pas y penser car il fallait avant toute chose rejoindre le plus vite possible un endroit où nous serions en sécurité.

Pour rejoindre les collines de Gisenyi, nous avons mis dix heures, au lieu des deux heures habituelles. Il était tard, il faisait sombre et il fallait encore une trentaine de minutes de marche pour atteindre la maison de mes beaux-parents. Ce n'est que lorsque nous sommes arrivés chez eux que nous avons pu avoir à boire et à manger. Nous y sommes restés à peu près deux semaines. Le répit sera de courte durée.

Un matin où mon mari s'était absenté, je me suis réveillée en sursaut : une foule passait derrière la maison. J'ai ouvert la fenêtre et j'ai vu des centaines de personnes sur le chemin. En ouvrant la porte, j'ai alors réalisé qu'il s'agissait de plusieurs milliers de personnes qui fuyaient, les hommes transportant quelques maigres biens sur la tête, les femmes avec leur pl us jeune enfant sur le dos.

  Attendre la mort couchée dans les buissons  

Je comprenais que, une fois encore, il fallait partir et, en cette occasion, fuir seule à travers les collines, avec mes deux enfants. Je les ai réveillés, mis ma plus jeune sur le dos à l'aide de mon unique pagne et pris pour tout bagage une bouteille d'eau. Le pauvre garçon devait marcher. Il n'a pas insisté lorsque je lui ordonnais d'avancer : il avait sûrement compris qu'il n'avait pas le choix. Nous avons suivi le flot de la foule. On entendait de plus en plus clairement les tirs d'armes automatiques et les explosions de grenades.
 
" ... nous sommes arrivés à la frontière rwando-congolaise sous une chaleur ardente. J'avais gardé quelques centaines de francs rwandais dans l'éventualité que des soldats nous rançonnent. Ce qui arriva " 
 

Nous profitions de quelques moments de répit pour nous reposer à l'ombre des arbres. À un moment donné, nous avons entendu un tir au milieu de la foule et les gens se sont mis à courir dans tous les sens. Ma fille toujours sur le dos, je me suis cachée dans les buissons et j'ai serré fort mon fils contre ma poitrine. Cet instant passé, je me suis mise à pleurer. J'ai même failli abandonner, pensant rester là et attendre la mort. Une vielle dame m'encouragea à continuer et me proposa de porter mon fils. Elle a alors fait le reste du chemin avec nous.

Après plusieurs heures de marche, nous sommes arrivés à la frontière rwando-congolaise sous une chaleur ardente. J'avais gardé quelques centaines de francs rwandais dans l'éventualité que des soldats nous rançonnent. Ce qui arriva. J'avais également mis des francs français dans un sac plastique dissimulé dan s les couches de ma fille. Les militaires ne l'ont pas trouvé lorsqu'ils nous ont fouillés. J'avais vu le film " Le Cri de la liberté " lors de mes études en France, et je me rappelais du passage où Steven Biko et sa femme avaient caché des documents dans les couches de leur bébé !

Nous avons échoué à Goma, en territoire congolais. Au milieu de la marée humaine, un camion-citerne du CICR approvisionnait les réfugiés en eau. Comment oublier les yeux brillants de mes enfants qui étaient affamés, assoiffés et épuisés, lorsqu'ils ont eu leur premier verre d'eau après des heures ? Je me souviens du sourire que nous a offert le délégué de la Croix-Rouge.

J'ai eu la chance de trouver une place dans une cabane aux abords du camp. Là vivaient entassés une centaine de personnes. Nous ne prenions que le repas du soir, qui se composait de deux patates et de quelques cuillérées de haricots. Je réservais toujours mes patates pour que les enfants aient un repas le lendemain midi.

Nous espérions toujours retourner au pays le plus tôt possible sans nous douter que l'exil serait long et douloureux. L'accueil des Congolais était plutôt chaleureux. Je pense encore aujourd'hui à cette vendeuse de fruits sur la route qui avait offert une banane à chacun de mes enfants. Mais on entendait aussi des insultes de toutes sortes à l'encontre des réfugiés. Certains ont même été délestés du peu qu'ils avaient sauvé.

  Trop maigres pour être reconnus  

Deux jeunes femmes et un homme qui vivaient dans notre cabane venaient d'être emportés par le choléra. J'avais si peur pour mes enfants que j'ai décidé de partir. L'argent que j'avais précieusement conservé me permettait encore d'acheter des billets d'avion. Ma sœur, qui travaillait avec les Nations Unies à Nairo bi, avait pu nous contacter. Tout était arrangé. Nous nous sommes envolés pour la capitale kenyane, soulagés de fuir ce cauchemar. Un des amis de ma sœur venu nous chercher à l'aéroport ne nous a pas reconnus : amaigris et fatigués, nous ne ressemblions plus aux personnes sur la photo qu'il avait en main ! Lorsque ma sœur le vit revenir sans nous, elle a pleuré et a insisté pour qu'il retourne à l'aéroport, avec cette fois-ci une pancarte sur laquelle était écrit mon nom.
 
" Cette peur d'être séparée de mes enfants, qui ne m'avait pas quittée durant tout mon exode, me permettait de comprendre ce que vivent ceux qui ne savent pas où se trouvent leurs proches " 
 

À Nairobi, j'apprenais que l'agence de recherches du CICR pouvait m'aider à retrouver mon mari dont je n'avais plus de nouvelles. Localisé à Goma par des délégués, mon mari a pu m'informer dans un message Croix-Rouge qu'il prenait le prochain avion cargo à destination du Kenya. Lors de ces démarches, l'agence, qui avait besoin d'une personne parlant français, kinyarwanda et anglais, me proposa de travailler pour elle. Et le soir même je commençais dans mes nouvelles fonctions ! Cela était pour moi un plaisir de savoir que je pouvais aider les autres victimes à mon tour.

Je devais entrer les données concernant les enfants non accompagnés ou les demandes de recherches dans la base de données de l'agence. Chaque fiche d'enregistrement d'un enfant représentait pour moi une histoire. L'histoire d'un enfant perdu, séparé de ses parents, désespéré. Une histoire qui aurait pu être celle de ma fille ou de mon fils. Pour moi l'enfant et sa fiche étaient indissociables. Cette peur d'être séparée de mes enfants, qui ne m'avait pas quittée durant tout mon exode, me permettait de comprendre ce que vivent ceux q ui ne savent pas où se trouvent leurs proches. Très motivée, chaque réunion de famille organisée par le CICR était pour moi source de satisfaction.

Quelle grande surprise et immense joie, lorsque j'ai découvert un jour, au milieu d'une centaine de fiches que je saisissais, celle de mes propres cousins retracés lors de leur fuite vers l'ex-Zaïre et réunis plus tard avec leur tante, ma mère.

Mon travail à Nairobi, marquée par des promotions successives, s'est poursuivi jusqu'à la fermeture de l'agence. Mais le CICR me propose à ce moment-là de venir à Genève afin d'assister les formateurs de la division de la Protection et d'assumer la formation des délégués et autre administrateurs sur le logiciel destiné à la centralisation des données de l'agence. Puis j'ai travaillé comme administratrice de données pour l'Afrique. C'est pour pouvoir garder mes enfants dans un environnement scolaire plus développé et pour leur éviter de revivre ce qu'ils ont déjà vécu que je me suis battue pour rester à Genève en acceptant un autre poste dans une autre division au siège du CICR. Ce poste me donne l'assurance de leur offrir un développement socio-culturel et psychologique plus sain et riche en connaissances.