Gaza - le CICR invoque l’impératif humanitaire : Halte à la tuerie !

29-07-2014de Jacques de Maio, chef de la délégation du CICR pour Israël et les territoires occupés, de retour de Gaza


Une femme palestinienne console son fils au milieu des décombres de leur maison à Beit Hanoun. / © Reuters/S. Salem


 

Nord de Gaza, en plein après-midi, dans une rue longeant un bâtiment de sept étages.

Un petit garçon joue tout seul avec un ballon de foot. Un homme s’agenouille devant lui et lui sourit. Il lui prend la main, la garde dans la sienne et lui dit, comme le ferait un oncle bienveillant : « Que Dieu te protège ».

Abdel*, le père du garçon, remarque l’homme qui parle à son fils. Cela ne lui plaît pas, car l’étranger est un milicien recherché. En jargon militaire, cet homme est un « objectif de grande importance » ; tout le monde le sait.

Il appelle son fils et l’envoie retrouver sa mère, au quatrième étage. Quelques minutes plus tard, le bâtiment est éventré par les bombes. Le quatrième étage n’existe plus.

Lorsque le père revient à lui à l’hôpital – ce même hôpital qui a été bombardé quelques jours auparavant lors d’un raid ayant tué des patients et blessé des dizaines de civils, y compris des personnels de santé – la première chose qu’il demande est : « Où est ma famille ? »

Les médecins lui apprennent alors que toute sa famille est morte. Son petit garçon, sa femme et sa mère, entre autres. Ils lui disent aussi qu’il a dû être amputé au-dessus du genou gauche. À côté de lui une petite fille de trois ans, Fatima*, grimace de douleur : elle a un éclat d’obus dans la colonne. Son cousin adolescent, qui se tient près d’elle, est visiblement très ébranlé.

Ce petit garçon est-il le 226e enfant palestinien mort ici depuis que ce conflit meurtrier a repris ? Ou le 228e ? Est-ce que le fils de cet homme est réduit à être une statistique de plus ?

Pendant ce temps, la peur est omniprésente dans les yeux des enfants israéliens aussi. C’est en effet la population civile de toute une nation dont le quotidien est bouleversé par l’angoisse des bombardements indiscriminés et qui passe son temps à courir vers des abris. Je me tourne vers Fatima qui, elle, n’avait pas d’abri où se réfugier et qui ne pourra plus courir ni marcher.

Dans le cadre des discussions qu’il mène avec « les deux parties » au sujet des « règles de la guerre », le CICR parle de notions telles que « précautions dans l’attaque », « cible légitime », « avantage militaire concret » et « proportionnalité ». Il rappelle à toutes les parties que si on peut attendre d’une attaque qu’elle « cause incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile ou des blessures aux personnes civiles excessives par rapport à l’avantage militaire concret et direct attendu », elle doit être annulée ou interrompue. Nous disons haut et fort que dans cette guerre comme dans toute guerre, il est inacceptable que des soldats se protègent aux dépens de la population civile de la partie adverse. Nous affirmons aussi qu’il n’est acceptable dans aucun conflit de se servir des civils comme de boucliers humains. Nous participons à des conférences diplomatiques, nous organisons des ateliers, nous « sensibilisons » les belligérants pour « réduire au minimum le nombre de morts et de blessés ». Est-ce que tout ça sert à quelque chose ?

À Gaza, nous évacuons les blessés de guerre et les personnes âgées prises dans les décombres de ce qui quelques heures plus tôt était leur maison. Nous visitons des prisonniers capturés dans les zones de combat. Nous remettons en état des lignes électriques et des conduites d’eau, pendant que des centaines de milliers de personnes reçoivent l’ordre d’évacuer leur maison en pleine nuit. Qu’advient-il de celles qui ne peuvent pas fuir à temps ? Où peuvent-elles aller se réfugier ? Dans des centres bondés qui risquent d’être bombardés à tout moment ? Dans des hôpitaux ou des services d’urgence qui ne sont épargnés par aucune des parties au conflit ? Dans des quartiers détruits, où même les ambulances du Croissant-Rouge palestinien sont prises pour cible ? Combien de Chajaya - un quartier qui abritait près de 100 000 personnes, aujourd’hui réduit à un océan de gravats - faudra-t-il pour que chacun se rende compte de la gravité de la situation ?

Aux côtés d’un homme mutilé qui n’a plus aucune famille, d’une petite fille privée de l’avenir auquel elle avait droit, je suis submergé par un sentiment d’impuissance.

Le coût humain est tout simplement trop élevé. Trop de femmes et d’enfants sont blessés, agonisent ou sont meurtris dans leur corps et leur âme. Il ne s’agit pas de savoir qui a violé telle ou telle règle de guerre, ni même si l’avantage militaire attendu est plus important que le dommage collatéral. Ce sera aux universitaires, aux juristes, aux ONG, aux journalistes et aux guerriers du clavier de répondre à ces questions.

Pour nous, au CICR, il s’agit de mettre fin à l’inhumanité de cette guerre. Il s’agit de faire ce qui est juste.

En tant que délégué du CICR, je lève la main et je dis : « Je n’invoque pas seulement le droit, j’invoque l’impératif humanitaire – halte à la tuerie, halte à la destruction. »

 

*Les noms des personnes ont été changés pour protéger leur anonymat




Dans un hôpital du nord de la bande de Gaza, un Palestinien porte dans ses bras une fillette blessée. / © Reuters/F. O'Reilly

 

 

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