Disparaître deux fois : le drame des morts anonymes dans les cimetières de Colombie

27 janvier 2016
Disparaître deux fois : le drame des morts anonymes dans les cimetières de Colombie
Tombes de personnes non identifiées à Bocas de Satinga, département de Nariño, sud de la Colombie. CC-BY-NC-ND/María Cristina Rivera

En Colombie, si près de 78 000 personnes sont portées disparues et officiellement enregistrées comme telles, les chiffres réels ne seront jamais connus. Nombre d'entre elles sont inhumées comme « NN » (non identifié) dans des centaines de cimetières à travers tout le pays. D'autres n'ont même pas eu droit à une sépulture digne de ce nom et ont été enterrés aux côtés d'autres morts anonymes.

« La disparition des dépouilles de personnes non identifiées est un terrible drame. Physiquement, ces personnes disparaissent une deuxième fois en raison des manipulations inadéquates de leurs restes dans les cimetières. Pour les familles, c'est une double blessure dans la mesure où elles perdent la trace de leurs proches décédés, sans qu'elles puissent leur témoigner la dignité et le respect dus aux défunts », explique Udo Krenzer, qui coordonne les activités de médecine légale pour le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Amérique du Sud.

En 2014, le ministère colombien de l’Intérieur a lancé le projet « Recherche de personnes non identifiées dans les cimetières ». À ce jour, 255 cimetières ont été recensés, dans lesquels ont été retrouvés les restes de 7 600 personnes non identifiées ou dont le corps n’a jamais été réclamé par les familles – bien qu’elles aient été identifiées.

Source : SIRDEC – Sistema de Información Red de Desaparecidos y Cadáveres – (Réseau d’information sur les personnes disparues et les cadavres). Téléchargez des images en haute résolution sur le thème de la disparition de personnes en Colombie.

« Les difficultés que pose l'identification de ces personnes sont innombrables ; elles sont notamment liées à des problèmes d'accès aux lieux d'inhumation, de communication, de logistique et de manque de ressources », affirme Carlos Valdés, directeur de l'Institut nationale de médecine légale et des sciences médico-légales.

En outre, l'absence de registres officiels dans de nombreux cimetières contribue au manque d'informations fiables sur le nombre exact de corps non identifiés et sur leur lieu d'inhumation. « Dans notre pays, malheureusement, les registres ne sont pas tenus de manière rigoureuse. Dans certains cimetières, le fossoyeur est le seul à détenir des informations », explique Jenny Martínez, qui s'occupe de cette question à la direction des Droits de l'homme du ministère de l'Intérieur.

Un autre obstacle réside dans la crainte omniprésente au sein de nombreuses communautés. « Même si quelqu'un sait qui est la personne non identifiée, il ne le dit pas, par peur d'être tué », indique Ginna Camacho, coordinatrice technique de l'ONG Equitas (équipe interdisciplinaire pour le travail médico-légal et psychosocial).

« Des participants aux ateliers que nous organisons nous ont raconté que lorsqu'on tombe sur le cadavre d'une personne, où que ce soit, on creuse une fosse ou une tombe, et on l'enterre sur place. Cela donne lieu à des cimetières clandestins ; leur existence est connue, mais les gens n'en parlent pas pour ne pas finir eux-mêmes enterrés là », ajoute G. Camacho.

Ils sont morts, mais ont droit à être traités avec dignité

Ce qui préoccupe notamment les légistes et autres spécialistes qui travaillent sur la problématique des personnes non identifiées dans les cimetières est que ces corps sont généralement traités avec moins de respect et de dignité que les défunts qui ont un nom.

L'état des lieux réalisé par le ministère de l'Intérieur fait apparaître que certains cimetières finissent par devenir de véritables dépotoirs où les gens jettent leurs ordures lorsque les éboueurs ne passent pas. « Il n'y a plus de respect, déplore J. Martínez. C'est triste ; le conflit armé auquel nous sommes en proie depuis des décennies a fait que nous avons perdu le sens de la dignité due aux défunts. On ne les considère plus comme des personnes, mais comme des choses. »

Toujours selon J. Martínez, la plus grande difficulté est de changer les mentalités pour que la société commence à considérer les personnes non identifiées comme des êtres humains. « Par endroits, la violence a été telle que la vie n'a plus de valeur et, a fortiori, la mort encore moins. Pourtant, si vous comptiez une personne disparue dans votre entourage, vous aimeriez sans doute croire que quelqu'un a pris soin de sa dépouille. »

Ce que nous faisons pour aider à résoudre le drame des personnes disparues en Colombie ?

  • Nous offrons un soutien psychologique et économique aux proches des personnes disparues et les accompagnons dans leurs démarches pour retrouver leurs êtres chers.
  • Nous construisons des niches, des ossuaires et des morgues dans les cimetières dépourvus de ces infrastructures. Cette année, nous aménagerons 200 niches et 261 ossuaires pour le cimetière central de Buenaventura.
  • En collaboration avec l'ONG Equitas, nous formons les fossoyeurs et les administrateurs des cimetières à la manière de gérer les corps non identifiés.
  • Nous formons des membres du Bureau du procureur général et des enquêteurs aux bonnes pratiques en matière de recherche, enregistrement et identification des personnes disparues.
  • Nous récupérons les corps de personnes non identifiées dans des zones difficiles d'accès.

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