Journal d’un chirurgien de guerre au Soudan du Sud

« Ici, notre travail est plus que vital »

17 novembre 2017
Journal d’un chirurgien de guerre au Soudan du Sud
Slobodan soigne un patient au Soudan du Sud. Dans son journal, il relate les journées d’un chirurgien de guerre au Soudan du Sud. CC BY-NC-ND / ICRC / Alyona Synenko

Slobodan travaille pour le CICR depuis 2014 tout en continuant à gérer son propre cabinet médical en Serbie. Né en 1967, il aime courir des marathons et pratique la méditation depuis longtemps. Cette pratique l'aide quand il doit travailler 24 heures sur 24 presque sans relâche en salle d'opération.

Au Soudan du Sud, les humanitaires doivent être prêts à évacuer leur lieu de travail à tout moment. Slobodan a d'abord travaillé dans la ville de Kodok puis à Maiwut. Il a été contraint de quitter Kodok en avril 2017 alors que de violents combats poussaient tous les habitants à fuir. Il a ensuite gagné Maiwut pour terminer sa mission au Soudan du Sud. La ville de Maiwut a dû être évacuée à son tour en juillet 2017 lorsque les combats ont éclaté dans la région. Slobodan a depuis lors quitté le pays. Pendant son court séjour à Maiwut, il a tenu le présent journal, qui donne un aperçu de la guerre et apporte une lueur d'espoir.

En Serbie, Slobodan peut pratiquer une trentaine d'interventions par mois. Mais au Soudan du Sud, il arrive que les chirurgiens pratiquent jusqu'à 30 opérations en deux jours. CC BY-NC-ND / ICRC / Alyona Synenko

Il est fréquent que nous admettions en une journée plus d'une dizaine de patients venant de la ligne de front. Dans ces circonstances, je ne cherche pas à savoir qui ils sont ou ce qu'ils ont pu faire. Je m'efforce seulement de travailler vite et de les soigner. Je ne les juge pas, je suis avant tout médecin.

Dans mon pays, je peux consacrer beaucoup de temps à un seul patient atteint du cancer, par exemple. Je peux pratiquer une trentaine d'interventions chirurgicales par mois. Mais ici, au Soudan du Sud, il nous arrive de pratiquer 30 opérations en deux jours seulement.

Récemment, un patient présentait une grave blessure à l'estomac. Il avait passé trois jours dans la brousse et ses intestins étaient perforés. Il est décédé après plus de deux heures d'opération. Chaque fois qu'un patient meurt, les mêmes questions vous taraudent : « Est-ce que j'ai fait une erreur ? Qu'aurais-je pu faire d'autre ? »

CC BY-NC-ND / ICRC / Alyona Synenko

Quand je suis fatigué, j’ai toujours peur de faire une erreur. Je dois rester concentré. Après plusieurs heures en salle d’opération, toute l’équipe est exténuée. Mais si nous n’opérons pas nos patients tout de suite, leurs blessures risquent de s’infecter et le traitement peut être plus long et plus compliqué, ce qui serait plus lourd pour le patient, l’hôpital et le personnel. Nous devons donc travailler le plus vite et le mieux possible.

Il y a toujours des patients que vous n’oubliez jamais. Quand j’ai un moment à la maison en Serbie, j’appelle souvent mes collègues qui se trouvent encore au Soudan du Sud pour savoir comment vont ces patients. Toutes ces histoires tristes tournent en boucle dans ma tête. John par exemple ; il n’a que six ans mais son comportement n’est pas celui d’un enfant. Il ne sourit jamais, il ne joue jamais. Sa mère et son frère sont morts sous ses yeux. Sa grand-mère l’a amené à l’hôpital l’estomac grièvement atteint par balle.

« John n'a que six ans mais son comportement n'est pas celui d'un enfant. Il ne sourit jamais, il ne joue jamais. Sa mère et son frère sont morts sous ses yeux. » CC BY-NC-ND / ICRC / Alyona Synenko

Il y a quelques jours, mon fils a dû préparer un exposé sur la guerre ; je lui ai alors parlé de John. Ces histoires doivent être connues pour mieux comprendre les ravages que fait cette guerre. La grand-mère de John dit qu'elle gardera son petit-fils près d'elle et qu'elle fera de son mieux pour atténuer le souvenir des souffrances qu'il a vécues.

Le pays est rude, et pas uniquement à cause du conflit. Un dimanche après-midi, des bergers nomades ont amené à l'hôpital l'un de leurs frères blessé par balle. Ils l'avaient touché accidentellement en cherchant à tuer un lion qui attaquait leurs vaches.

Comme eux, beaucoup de nomades font de longs trajets pour se rendre à l'hôpital, car un seul hôpital fonctionne dans la région. Ils viennent avec toutes sortes de maladies que l'on attrape quand on reste longtemps dans la brousse.

Slobodan soigne souvent des maladies qu'il n'a jamais vues auparavant. Au Soudan du Sud, il n'y a aucun spécialiste à qui s'adresser. Slobodan est seul et, avec son équipe, il doit traiter tout le monde. CC BY-NC-ND / ICRC / Alyona Synenko

Évidemment, il m'arrive souvent de découvrir des symptômes ou des maladies que je ne connais pas. En Serbie, on adresserait le patient à un spécialiste, mais ici nous devons traiter tous les cas nous-mêmes. On ne cesse donc jamais d'apprendre.

Dans un tel environnement, un équilibre entre travail et vie privée n'est guère possible. Je m'entraîne pour mon prochain marathon et je ne suis pas en forme. J'essaie de m'exercer autant qu'à la maison mais c'est impossible. Je ne cours pas pour être en compétition avec les autres. On cherche sans cesse à repousser ses limites pour gagner quelques secondes, pour être meilleur. J'aimerais bien avoir la possibilité de courir davantage.

« J'essaie de m'exercer autant qu'à la maison mais c'est impossible. Dans un tel environnement, un équilibre entre travail et vie privée n'est guère possible. » CC BY-NC-ND / ICRC / Alyona Synenko

Les relations humaines sont un des aspects les plus positifs de ce travail. Tout le monde s'investit totalement. Parfois, nous n'avons même pas besoin de parler pour nous comprendre. Nous aidons beaucoup de personnes à survivre. Ici, nous avons l'impression que le travail que nous accomplissons est plus que vital.