Jacques Freymond, ancien membre du Comité international de la Croix-Rouge : ancien vice-président, 1911 — 1998

30-09-1998 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 831, de Jacques Moreillon

  Jacques Moreillon   , membre du CICR, ancien directeur général  

     

Grand historien, forte personnalité, professeur exemplaire, homme d’idées, d’ouverture et de vision, Jacques Freymond était aussi un homme d’action, un réalisateur. Souvent en avance sur son temps, il a fixé à l’Institut universitaire de hautes études internationales — qu’il dirigea avec charisme et autorité — des orientations nouvelles à l’égard du monde communiste et du tiers-monde, de la diplomatie multilatérale, des bouleversements économiques et des évolutions juridiques. Ces orientations en firent une des hautes écoles phares du monde universitaire, tant en matière de droit, que d’histoire et d’économie internationales.

Le professeur Freymond était cofondateur, avec Denis de Rougemont, de l’Institut d’études européennes et — avec la Division de la coopération du Département fédéral des Affaires étrangères — de Swisscontact au service du tiers-monde, ainsi que de l’Institut africain (futur Institut d’études du développement) et du Centre de recherche sur l’Asie moderne. Par son esprit universel, il a su mettre au service du monde le meilleur de ses qualités helvétiques : rigueur, créativité, largeur d’esprit.

Au Comité international de la Croix-Rouge, Jacques Freymond a joué un rôle comme membre du Comité entre 1959 et 1972, particulièrement comme vice-président de 1965 à 1971. Son influence a été tout à fait déterminante pendant la brève période, de février à juin 1969, au cours de laq uelle il a assumé la présidence par intérim du Comité, en pleine « guerre du Biafra ».

De même que la « Zukunftsmusik » était, selon Richard Wagner, « une musique d’aujourd’hui que l’on comprendrait demain », ainsi en a-t-il été de beaucoup d’idées de Jacques Freymond sur le CICR.

  • En octobre 1967, il faisait au Comité des propositions d’organisation interne, dont certaines — comme la constitution d’un groupe consultatif d’experts non suisses — ont été réalisées après qu’il eut quitté l’institution, plus d’une décennie plus tard. D’autres, comme le « mariage » du Conseil exécutif et de la Direction, ont été mises en œuvre au début des années 90.

  • À la même époque (avril 1967), il proposait d’accorder une importance accrue aux organisations internationales, gouvernementales ou non, et à la diplomatie informelle ; à la diffusion de la connaissance des principes et du droit humanitaire ; à une interprétation extensive de ce droit (en particulier à l’article 3 commun des Conventions de Genève, relatif aux conflits non internationaux) et à l’action du CICR en faveur des détenus politiques. Autant d’idées qui paraissaient révolutionnaires à l’époque, et qui sont le quotidien du CICR aujourd’hui.

  • La sélection sévère et la formation sérieuse de délégués professionnels, pour assurer une présence large et crédible du CICR sur le terrain, était un des « leitmotiv » de Jacques Freymond. Ce n’était pas une réalité à la fin des années 60.

  • Enfin, ses exigences quant au choix, à la préparation et à la contribution de ses collègues membres du Comité, comme en ce qui concerne les délégués, étaient rigoureuses... mais pas toujours populaires !

Jacques Freymond a accompli de nombreuses missions pour le CICR : aux États-Unis (où il était très connu et respecté), au Viet Nam (où ses connaissances de colonel, d’historien et de diplomate ont été essentielles), au Moyen-Orient, et particulièrement en Israël où il a débloqué de difficiles situations. Mais c’est surtout depuis le siège, alors qu’il assumait la présidence par intérim du CICR, en 1969, qu’il a donné des impulsions déterminantes pour l’avenir de l’institution. Déterminantes... mais à long terme ! Or, la patience n’était pas la plus grande qualité du professeur Freymond. Las de proposer des réformes qui tardaient à être réalisées [1 ] , il a démissionné du CICR en décembre 1972.

Cependant, Jacques Freymond ne s’est jamais départi de son engagement à l’endroit de l’institution, de sa passion pour sa mission et de son respect pour les hommes et les femmes qui la servaient sur le terrain. Son ouvrage Guerres, révolutions, Croix-Rouge — Réflexions sur le rôle du Comité international de la Croix-Rouge , publié en 1976, a constitué son « testament politique » à l’égard du CICR, et il est devenu rapidement un guide pour ceux et celles qui, restant au sein de l’institution, voulaient voir s’y réaliser les réformes qu’il préconisait [2 ] .

C’est au crédit, tant du CICR que de Jacques Freymond, que de constater que la quasi-totalité de ses propositions d’alors sont devenues réalité aujourd’hui : l’institution a su montrer ainsi que le grand homm e n’a pas eu tort pour avoir eu raison trop tôt.

     

  Notes:  

1. Voir en particulier «Le Comité international de la Croix-Rouge dans le système international», RICR, n° 641, mai 1972, p. 267-289.

2. Jacques Freymond, Guerres, Révolutions, Croix-Rouge — Réflexions sur le rôle du CICR , Institut universitaire de hautes études internationales, 1976, Genève.



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