Bilan sur plusieurs décennies : le coût humain à long terme des mines antipersonnel et autres munitions explosives
Magnum pour le CICR
Les équipes du CICR en poste dans des zones contaminées par des armes voient sans cesse se répéter les mêmes scénarios : des parents qui ont peur de laisser leurs enfants jouer dehors ou aller à l’école à pied, des agriculteurs dans l’impossibilité de labourer en toute sécurité et des familles privées de retour dans la maison qu’elles ont dû quitter plusieurs mois ou années auparavant. Dans de nombreux endroits, des engins explosifs dissimulés dans des champs, sur des routes et dans des décombres constituent une menace silencieuse qui peut bouleverser des vies en un instant.
Les mines antipersonnel sont les dispositifs présentant les dangers les plus persistants. Conçues pour exploser lorsque la victime pose le pied sur elles ou les « dérange », elles restent actives bien longtemps après la fin du conflit lors duquel elles avaient été enfouies dans le sol. À l’approche de la Journée internationale pour la sensibilisation au problème des mines et l’assistance à la lutte antimines, le 4 avril, ces réalités nous rappellent que les conflits laissent des traces qui perdurent au-delà du moment où cessent les combats. Pour des millions de personnes, la menace se niche dans le sol, sous leur pied.
Près de trente ans après son adoption, la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel demeure l’une des initiatives internationales les plus importantes pour réduire les dommages qu’elles causent.
Le mythe de l’avantage militaire
Les mines antipersonnel sont parfois présentées comme des armes défensives destinées à ralentir la progression des forces en présence. Pourtant, l’expérience des conflits passés démontre qu’il existe un déséquilibre flagrant entre leur effet militaire à court terme supposé et leur impact humanitaire dans la durée.
En 2003, lors de l’invasion de l’Irak, les forces de la coalition se sont retrouvées face à de vastes champs de mines qui entouraient Bagdad. Il ne leur a fallu que quelques heures en venir à bout. Mais des années plus tard, les mines et munitions non explosées encore sur place continuent de blesser et de tuer des civils.
Tigré, Hôpital de Shire. Un membre de l’équipe de réadaptation physique du CICR aide un patient à s’entraîner à marcher avec ses prothèses.
Les zones rurales du nord de l’Éthiopie ont été le théâtre de violents affrontements ces dernières années. Aujourd’hui, elles regorgent de munitions non explosées, qui font peser des risques immenses sur les civils, et particulièrement sur les enfants.
Un traité qui sauve des vies
Adoptée en 1997, la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel interdit l’emploi, le stockage, la production et le transfert de mines antipersonnel. Sur le plan humanitaire, ses effets sont notables. Elle a contribué à réduire l’utilisation de ces armes partout dans le monde, entraîné la destruction de millions de mines stockées et permis de déminer de vastes étendues de terre.
Depuis 1999, 94 États ont détruit plus de 55 millions de mines antipersonnel stockées (voir le Landmine Monitor 2025).
Ces résultats ont permis aux communautés de récupérer des terres agricoles, de reconstruire leurs maisons et de rétablir les services essentiels à leur relèvement après le conflit.
Point plus important peut-être, la Convention a contribué à définir un principe international puissant selon lequel les armes ne permettant pas de distinguer les combattants des civils ne devraient pas être utilisées.
Pourtant, le danger des munitions non explosées subsiste.
En 2024, au moins 6 279 personnes ont été tuées ou blessées par des mines antipersonnel et autres restes explosifs de guerre. Environ 90 % des victimes étaient des civils, et près de la moitié des enfants.
Dashkesan, Azerbaijan. Le CICR organise, à l’intention des éleveurs et de leurs familles, des séances de sensibilisation aux risques et de promotion des comportements plus sûrs qui portent sur les dangers que posent les mines antipersonnel et les munitions non explosées.
La vie quotidienne ne devrait pas mettre en danger la vie des enfants.
Dans les communautés aux prises avec la contamination par les armes, les activités ordinaires peuvent mettre des vies en péril.
Les enfants sont particulièrement vulnérables face aux munitions non explosées, non seulement à cause des endroits où ils vont et jouent, mais aussi en raison de leur vision du monde.
En Irak, Sirwan Nabi n’avait que 16 ans lorsqu’il a ramassé un objet trouvé sur le sol et qui lui semblait « beau… petit, comme une ficelle, jaune et brillante ». L’objet a explosé dans ses mains, et il a perdu un bras. Sa vie a changé à tout jamais.
Des épisodes comme celui-ci ne causent pas seulement des blessures graves. Ils brisent l’enfance.
Pour beaucoup d’enfants, les conséquences se répercutent bien au-delà de l’explosion initiale. Leur éducation peut être interrompue du jour au lendemain. Après avoir perdu la main qui lui servait pour écrire, Sirwan a dû réapprendre les gestes de base et il a pris du retard dans ses études. « J’ai du mal à écrire, explique-t-il. J’essaie de m’adapter. »
Parmi toutes les communautés touchées, les enfants pourraient perdre des mois ou des années d’école, avoir des difficultés à suivre le rythme de la classe, et même arrêter tout simplement leurs études.
La présence d’engins explosifs pèse aussi sur le quotidien des enfants qui ne sont pas directement blessés, car elle limite leurs mouvements, restreint leurs jeux et crée une sensation permanente de danger.
Aujourd’hui, 52 pays et territoires sont toujours touchés par des mines antipersonnel et autres restes explosifs de guerre (selon le Landmine Monitor 2025).
« J’ai perdu la main droite, celle que j’utilisais pour écrire », raconte Sirwan Nabi, qui n’avait que 16 ans lorsqu’en un instant, le cours de sa vie a changé et son éducation s’est arrêtée net.
Il n’existe pas de mines antipersonnel « sûres »
Certains débats actuels mettent en avant les évolutions technologiques, telles que les mines conçues pour s’autodétruire et se désactiver afin de réduire les risques humanitaires.
Or, cela ne change rien au problème fondamental, qui est que les mines antipersonnel sont des armes qui sont activées par les victimes elles-mêmes. Elles explosent lorsque quelqu’un pose un pied sur elles ou les dérange. De ce fait, il est impossible de contrôler qui sera blessé.
Par ailleurs, dans des conditions réelles, ces technologies peuvent s’enrayer. Des facteurs environnementaux, tels que les conditions météorologiques ou les mouvements de terrain, ou les dommages peuvent accroître le risque que les mines restent en activité plus longtemps que prévu.
Quelle que soit leur conception, les mines antipersonnel continuent de présenter les mêmes risques : elles constituent un danger persistant pour les civils.
La menace plus large des restes explosifs de guerre
Les mines antipersonnel ne représentent qu’une partie d’un problème plus large que les civils doivent affronter lors de conflits armés.
Parmi les restes explosifs de guerre figurent les munitions non explosées et abandonnées qui ont été laissées sur place pendant les combats. Ces engins peuvent rester instables et imprévisibles pendant des années.
Le taux d’échec des munitions explosives, qui varie en fonction du type d’arme et des conditions d’utilisation, peut se situer entre environ 1 % et 40 %.
Même avec un taux relativement faible, les engins non explosés qui restent éparpillés dans les villes, les terres agricoles et les infrastructures sont très nombreux.
Dans les guerres urbaines, les risques se multiplient. Parmi les bâtiments détruits, les décombres et les infrastructures endommagées, il est bien plus complexe et dangereux de détecter et d’évacuer les engins explosifs.
Destin Nalanda, spécialiste de la contamination par les armes, concentre ses efforts sur la gestion des risques associés aux munitions non explosées dans une zone sensible, où des balisages sont mis en place pour délimiter les zones dangereuses. Ceux-ci visent à prévenir les accidents en alertant les travailleurs de la présence de zones contaminées. Ils sont régulièrement redéfinis pour garantir la sécurité, en particulier si de nouveaux risques se font jour.
Protéger les civils durant et après un conflit
Le droit international humanitaire impose aux parties à un conflit armé de prendre des précautions afin de protéger les civils contre les restes explosifs de guerre : cartographier les zones dangereuses, les baliser, les clôturer et enlever les engins, prévenir la communauté des risques et soutenir les actions éducatives pour aider les gens à éviter les engins explosifs.
La Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel renforce ces efforts en interdisant toute arme dont il est prouvé que leur usage engendre des conséquences humanitaires dévastatrices à long terme.
Le saviez-vous ?
- On estime qu’avant la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel, entre 15 000 et 20 000 personnes étaient tuées ou blessées tous les ans partout dans le monde par des mines antipersonnel (voir Landmine & Cluster Munition Monitor 2004).
- En 2024, 6 279 personnes ont été tuées ou blessées par des mines antipersonnel et autres restes explosifs de guerre.
- 90 % des victimes sont des civils, et 46 % des enfants.
- 52 pays et territoires restent contaminés par des mines antipersonnel et des restes explosifs de guerre.
- Depuis 1999, 94 États ont détruit plus de 55 millions de mines antipersonnel stockées.
- Le taux d’échec des munitions explosives peut se situer entre 1 et 40 %. Celles-ci laissent derrière elles des engins non explosés qui constituent un danger.